Belgique

C’est un "cri d’alarme" d’une ampleur inédite que lancent ce lundi dans "La Libre Belgique" plus de 400 directeurs de l’enseignement libre catholique de Bruxelles et de toutes les provinces.

Tous, ils dénoncent dans une lettre ouverte la "charge administrative titanesque et en expansion" qui grève leur métier, les empêche de gérer convenablement leur école, et cela au détriment direct des élèves.

Une situation dramatique

Dans leur lettre (A LIRE ICI), les directeurs rappellent au préalable que tous "les faits et analyses convergent : l’école gagnera en efficacité si une plus grande autonomie est laissée aux établissements".

Or, si une telle autonomie fait bien partie des objectifs de la réforme du "Pacte d’excellence", la succession actuelle de réformes et de nouveaux décrets "produit l’effet contraire" et conduit à "une situation dramatique", soulignent les directeurs.

Le flou des réformes

Au premier rang de leurs regrets se trouvent les plans de pilotage. Ces plans devront être, à terme, rédigés par toutes les écoles. Elles y décriront des stratégies et des objectifs qu’elles se seront fixés pour améliorer en leur sein la pédagogie ou l’accompagnement des élèves par exemple. Elles les soumettront à des inspecteurs new-look, appelés délégués aux contrats d’objectifs (DCO). Ces délégués, en collaboration avec les écoles, veilleront à ce qu’elles puissent atteindre leurs objectifs.

Cependant, regrettent les directeurs, alors que "les premières vagues [des plans de pilotage] devront être élaborées pour la fin de cette année civile", "le profil et la formation [des DCO] n’ont pas encore été déterminés. On nous demande [donc] de mettre une réforme en place sans structure bien définie".

Pour les directeurs, "l’incertitude la plus complète" qui caractérise cette réforme des plans de pilotage est à l’image de la plupart des réformes et des décrets "dont le nombre et la fréquence n’ont cessé de croître ces dernières années, et qui présentent le double défaut de ne pas être finalisés dans leur préparation avant d’être mis en œuvre, et de ne pas être évalués avant d’être pérennisés".

Burn out et risque de pénurie

De manière générale, écrit Patrick Carlier, le directeur de l’institut Sainte-Croix et Notre-Dame de Hannut qui a prêté sa plume pour rédiger la lettre au nom de ses confrères, le rythme des réformes à implémenter sur le terrain "n’est plus soutenable".

"Nombre de nos collègues tombent en burn out, et le turnover des équipes de direction n’a jamais été aussi inquiétant ! Certaines écoles doivent lancer un deuxième voire un troisième appel à candidatures pour espérer pourvoir les postes ! De plus, ajoutons que, la fonction n’étant pas sécable, il est impossible actuellement d’alléger une fin de carrière sans savoir si, dans la mouvance actuelle, un critère de pénibilité quelconque sera accordé à notre métier."

Parmi les autres obligations qui mettent à mal la vie de leur école, les directeurs évoquent "les réformes incessantes du 1er degré, l’aménagement des grilles horaires des sections quali fiantes, la mise en place de la Certification par Unités (CPU) pour un nombre croissant d’options qualifiantes, l’application des programmes d’Education à la Philosophie et à la Citoyenneté (EPC), les dispositions en matière de protection de données à mettre en œuvre (le RGPD) et, enfin, et non le moindre, le décret Titres et fonctions (qui fixe les titres requis pour enseigner un cours NdlR) dont les mesures, certes louables dans un monde idéal, produisent et produiront des effets dévastateurs dans la conjoncture de pénurie grandissante qui perdurera dans les prochaines années dans l’enseignement."

"Dès janvier 2017, précisent les directeurs à propos de Titres et fonctions, nous avons dénoncé et nous dénonçons encore l’inapplicabilité, comme tel, de ce décret, dont nous ne contestons pas le bien-fondé. Si nous avons obtenu finalement un nombre appréciable d’assouplissements du texte de départ, nous continuons à en constater et à en déplorer les effets négatifs sur le terrain. D’aucuns continuent à contester notre demande répétée, dans ce dossier, d’un maximum d’autonomie et de confiance dans l’expertise et le bon sens des chefs d’établissement. […] Nous nous sommes toujours fait un point d’honneur à réduire à la portion congrue les heures d’étude ou de licenciement des élèves faute de pouvoir remplacer les enseignants absents. Le décret ‘Titres et fonctions’ rend nos efforts en ce sens de plus en plus vains d’autant plus dans le contexte de pénurie qui s’aggrave. Le 1er mars 2018, 3 165 périodes étaient non attribuées dans les écoles libres secondaires. Les classes terminant cette année scolaire sans professeur dans certains cours vont grandissant. Voilà un vrai problème, prévisible depuis des années, conséquence d’une incurie politique à s’y atteler : gouverner n’est-ce pas prévoir ?"

"Le Pacte pour un enseignement d’excellence sort progressivement ses effets, continuent les directeurs. Un des premiers sera certainement la mise en place d’un tronc commun, de la 3e maternelle à la 3e secondaire. Nous n’alimenterons pas ici le débat politique sur sa durée; nous ferons confiance aux spécialistes pour trancher cette question. Nous revendiquons, par contre, une expertise certaine dans la mise en œuvre concrète de cette réforme et nous espérons faire entendre notre voix sur les questions très pratiques du contenu des grilles horaires et de l’organisation des horaires hebdomadaires."

Plus d’autonomie et plus de moyens

Toujours dans le cadre du Pacte, les directeurs se réjouissent de la promotion qui est donnée au travail collaboratif des enseignants. "Mais là aussi, nous formulons le vœu que la mission qui nous sera confiée relèvera plus de l’interprétation libre et créative de cette intention (pas neuve pour beaucoup d’entre nous) que du contrôle de son application mécanique et bureaucratique."

"Enfin, évoquent encore les directeurs, nous tenons à rappeler qu’il n’y a pas d’autonomie sans moyens et sans souplesse dans l’utilisation de ceux-ci. […] Nous déplorons qu’en matière de ressources, les moyens alloués soient inversement proportionnels aux promesses sans cesse renouvelées."

"Puisse cette intervention être comprise, non pas comme une expression corporatiste de chefs d’établissement pourtant totalement malmenés dans leur fonction", concluent les signataires. Mais bien plutôt "comme un cri d’alarme des premiers responsables de la progression de nos établissements qui vivent une énorme frustration de se voir dépossédés des moyens d’offrir un service de qualité dans la noble mission qui consiste à accompagner chaque jeune dans la construction de son projet de vie".