Belgique La réinsertion paisible au sein de la société des combattants revenus de Syrie représente dans les mois à venir un défi majeur pour la sécurité.

"Je pense que l’un des défis majeurs qu’on aura à traiter dans les mois à venir, ce sont les returnees . Il n’y a plus de départs vers la Syrie, mais vu la situation là-bas (NdlR : l’État islamique (EI) a connu différents revers) , on peut s’attendre à une vague de retours. Mettre en prison ces personnes comme on le fait aujourd’hui ne peut pas servir de réponse sur le long terme. Ces gens sortiront à un moment de prison et il faut donc préparer leur réintégration dans la société. Aujourd’hui, le système mis en place ne suffira pas. Il faut y travailler", s’alarme le fonctionnaire de prévention de Molenbeek Olivier Vanderhaeghen, alors que 278 djihadistes belges se battent toujours en Syrie et en Irak, selon les autorités fédérales.

La grande majorité des auteurs des attentats de Paris et Bruxelles étaient des returnees, c’est-à-dire des djihadistes partis de Belgique et de France pour se battre au Moyen-Orient. C’est dire si l’enjeu sécuritaire est de taille. Outre les 278 combattants présumés en Syrie, s’ajoutent les 118 présumés de retour en Belgique, explique le cabinet du ministre fédéral de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA). Au total, le nombre actuel s’élève à près de 400 personnes. "Ces personnes représentent évidemment un défi, mais chaque radicalisé représente un danger, pas juste les personnes revenues", indique son cabinet.

Quelque 40 returnees belges ont ainsi été recensés en 2013, 62 en 2014, 42 en 2015 et 7 pour l’instant en 2016. À leur retour, chacun de ces anciens djihadistes est incarcéré pour une durée pouvant aller jusqu’à plusieurs années. Un certain nombre d’entre eux ont été depuis lors libérés et font l’objet d’une surveillance judiciaire. Reste que les programmes de réinsertion doivent encore faire leurs preuves et que les communes, en première ligne contre le radicalisme, restent démunies face au phénomène. "Il y a des returnees qui habitent sur le territoire d’Anderlecht mais nous n’en avons pris aucun en charge. C’est quelque chose d’encore assez nouveau. Le fait est que la police doit nous communiquer, nous mettre en contact des personnes susceptibles de pouvoir être aidées. Pour que nous puissions aider des returnees à se réinsérer, ceux-ci doivent en exprimer le besoin", explique la chargée de projet radicalisme de cette entité de 110.000 personnes.

De son côté , la Fédération Wallonie-Bruxelles, à l’initiative du ministre Rachid Madrane (PS), a mis en place en janvier dernier le Caprev (Centre d’aide et de prise en charge de toute personne concernée par le radicalisme et les extrémismes violents), lequel vise à offrir une prise en charge à toute personne en voie de radicalisation violente. Un centre dont il est néanmoins tôt pour faire le bilan, explique son cabinet.

Les communes en première ligne face au radicalisme

La cellule de lutte contre le radicalisme violent et la polarisation de la Ville de Bruxelles compte deux personnes, contre quatre pour celle de Molenbeek et trois à Anderlecht. Du côté de la ville de Bruxelles, un juriste et politiste de formation travaille en tandem avec une psychologue clinicienne, tandis que la cellule molenbeekoise se compose d’un psychologue, d’une personne chargée de l’insertion socio-professionnelle et d’un diplômé en histoire et en philosophie.

Dans les trois entités, un des spécialistes de l’équipe remplit la tâche de chargé de projet radicalisme, parfois surnommé Monsieur Radicalisme. Un an après les attentats du 22 mars 2016, la DH est partie à la rencontre des cellules de prévention contre la radicalisation violente de ces trois grandes communes bruxelloises particulièrement concernées. Partout, le constat est identique : le phénomène est relativement récent et continue de faire l’objet d’un travail d’analyse.

"Dans la cellule, on essaie de donner les moyens d’impulser une dynamique, des actions nouvelles, mais aussi de former du personnel. On ne peut pas directement demander à nos travailleurs de première ligne de trouver des réponses adéquates à un phénomène qui émerge. Le phénomène de la radicalisation est un phénomène nouveau", soulignent les membres de l’équipe anderlechtoise. "On est en train de récolter toute une série de données pour savoir quelles sont les problématiques quartier par quartier", indique-t-on à Molenbeek.

À chaque fois, il s’agit d’étudier le phénomène, de former les travailleurs sociaux à la détection de possibles radicalisés, d’organiser des animations et des rencontres dans les écoles, mais aussi d’aider l’entourage de jeunes susceptibles d’être radicalisés. "Il y a un gros travail qui a été fait depuis que la cellule a vu le jour. Par exemple, plus de 45 sessions d’information rien qu’en 2016 pour le public et le secteur social", explique le chargé de projet radicalisme bruxellois. "On a organisé des témoignages dans les écoles, notamment avec Mourad Benchellali (NdlR : embrigadé par Al-Qaïda en 2001 avant de passer par Guantanamo) en collaboration avec Schaerbeek, Bruxelles-ville et Molenbeek. Il y explique les conséquences de ses choix et les conséquences pour lui et sa famille", ajoute sa vis-à-vis anderlechtoise.

Depuis sa mise en place en 2015, la cellule anti-radicalisation de Molenbeek a traité une soixantaine de dossiers individuels sur l’ensemble de la zone de police Bruxelles-Ouest. "Ces dossiers peuvent être des suivis intensifs ou du suivi ponctuel. On parle ici de cas touchant de manière large au radicalisme. Ce ne sont pas des jeunes qui sont prêts à passer à l’acte. Ce sont des jeunes pour lesquels les parents s’inquiètent parce qu’il y a un changement de comportement", explique le fonctionnaire de prévention de Molenbeek, Olivier Vanderhaeghen. Les deux autres entités, qui réalisent un travail identique, n’ont pas communiqué sur le nombre de dossiers traités.

Si les départs en Syrie se sont plus ou moins arrêtés, le travail de prévention ne fait que commencer pour les communes. "Pour nous, ce qui va de plus en plus poser problème, c’est la polarisation. C’est le renforcement des oppositions entre des groupes dans la société qui résulte ou peut résulter en des tensions. Ce sera le défi du vivre-ensemble", constate-t-on à Anderlecht et Bruxelles-ville. Du côté de Molenbeek, on s’inquiète des faiblesses du dispositif de prise en charge actuel pour les returnees.