Belgique Une étude publiée mardi montre qu’ils consultent un médecin 24 fois par an en moyenne. Contre 3 pour le citoyen lambda.

La prison rend-elle malade ? Un détenu consulte un médecin… 24 fois par an en moyenne, dont 18 fois un généraliste et 3 fois un psychiatre. Même si on sait que les détenus s’adressent au médecin pour des raisons non médicales (demander un matelas, évoquer un conflit…), la comparaison avec le citoyen lambda est éloquente. Hors les murs, les adultes (âgés de 20 à 50 ans) se rendent en moyenne trois fois par an chez leur médecin de famille, selon l’enquête de l’Institut scientifique de santé publique (ISP) réalisée en 2013. Autre indication : à peine la moitié des personnes incarcérées (51,2 %) déclarent être en bonne santé, pour trois quarts de la population moyenne.

Ces quelques données sont extraites d’un rapport, rendu public mardi, par le Centre fédéral d’expertise des soins de santé (KCE). Aujourd’hui, c’est le SPF Justice qui finance les soins, détermine le cadre de travail, les procédures et même les quotas d’heures de consultation ! Il existe une volonté politique de les transférer vers le SPF Santé publique. Le Centre fédéral d’expertise a été chargé de faire une analyse critique de l’organisation des soins de santé dans les prisons belges et de proposer des scénarios pour le futur (lire ci-contre).

Où est le psychiatre ?

Six équipes de 30 chercheurs ont ainsi pris le pouls des détenus dans les 35 prisons du pays entre avril 2015 et avril 2016. Leur diagnostic est sombre : bon nombre de prisonniers sont en mauvaise santé, souffrant de troubles psychiques, de maladies infectieuses (tuberculose, HIV…) et d’assuétudes.

Ceux qui sont restés en prison au cours de toute la période ont quasi tous (94 %) reçu au moins une prescription médicale, précise l’étude. Pour quels maux ? Les problèmes de santé mentale arrivent en premier : 43 % des prescriptions concernaient des antidépresseurs et des anxiolytiques. On constate pourtant "une quasi absence de contacts avec un psychiatre" dans certaines prisons, disent les chercheurs. Une observation confirmée au cours des entrevues avec les médecins durant leurs visites.

Conflits de loyauté

En principe, les détenus ont droit à des soins de qualité équivalents à ceux qui sont prodigués à l’extérieur par des prestataires de soins indépendants. On en est loin. Pas question de mettre en cause les personnels de santé qui, "avec les moyens du bord", assurent un travail qui mérite considération et respect. Ce sont plutôt les conditions dans lesquelles ils doivent exercer qui posent problème et génèrent des conflits de loyauté. Exemple ? Les médecins des prisons sont impliqués dans les procédures disciplinaires. La direction doit demander l’avis préalable d’un médecin, qui est parfois… le médecin traitant de l’intéressé, avant une mise en isolement.

Les détenus doivent demander une consultation chez le médecin via un formulaire à remettre à un agent pénitentiaire. Où est la confidentialité ? Pour les urgences, il n’existe pas de système de garde uniformes; le "check-up" d’entrée n’est pas assez approfondi; il n’existe pas de dépistage systématique des maladies infectieuses; la distribution des médicaments ne respecte pas toujours les horaires d’administration ni le dosage par prise…

Le rapport pointe encore l’insuffisance de gestion centralisée des soins, la pénurie de prestataires et les retards de paiement des médecins - ceci expliquant d’ailleurs sans doute cela.

La réforme ne sera pas simple

Il faudra beaucoup d’énergie et des ressources supplémentaires pour hisser la Belgique "hors de la zone d’infamie" des statistiques internationales, pointent Raf Mertens et Christian Léonard, directeur général et directeur général adjoint du Centre fédéral d’expertise des soins de santé. "Ce ne sera pas une réforme facile : la culture pénitentiaire n’est pas nécessairement compatible avec celle des soins", pronostiquent-ils.

D’autant que le transfert des soins de santé pénitentiaires de la Justice à la Santé publique ne sera pas budgétairement indolore. Si le KCE n’a pas trouvé de données précises concernant le coût d’une telle opération dans les pays qui ont déjà procédé au basculement, les dépenses de soins de santé aux détenus y ont augmenté… de 20 à 40 %. De quoi faire vaciller la volonté politique ?

Huit fois plus de suicides en prison

Pour la réforme des soins de première ligne, le KCE a retenu deux scénarios. Un : le maintien du système actuel, mais sous l’égide du ministre de la Santé publique. Deux : un système, également sous la tutelle de la Santé publique, où les prestataires de soins (généralistes, infirmiers, psychologues, psychiatres, kinés, dentistes…) fonctionneraient dans une dynamique interdisciplinaire, sous la coordination du généraliste. Une majorité des intervenants marque leur préférence pour ce second scénario.

La balle est désormais dans le camp des décideurs. Si la politique pénitentiaire relève toujours du fédéral, l’offre de services aux détenus a été transférée aux entités fédérées par la sixième réforme de l’Etat. C’est dans ce cadre que le ministre des Maisons de Justice, Rachid Madrane (PS), a initié lundi une Conférence interministérielle sur l’aide derrière les barreaux. "Les détenus sont des citoyens à part entière", rappelait-il à l’issue de cette rencontre. Le plan d’action mis au point par les 13 (!) ministres francophones concernés inclut notamment la prévention de maladies infectieuses (comme le sida) et la santé mentale. Indispensable quand on sait que le taux de suicide est huit fois plus élevé en prison qu’à l’extérieur.