Belgique

Pierre Romeyer a régulièrement nourri nos Rois

INCOURT Avant d'être le cuisinier le plus couru du royaume, Pierre Romeyer, aujourd'hui baron et retraité dans une villa campagnarde, à Incourt, fut un jeune chef déjà très courtisé. Ses premiers contacts avec nos rois, Baudouin et Albert, datent de l'Expo 58 : "Je les ai connus jeunes hommes ! Aucun des deux n'était encore marié. À l'époque, j'avais à choisir entre deux propositions alléchantes. Le baron Moens de Fernig m'avait demandé de prendre la responsabilité des repas qui seraient servis, aux invités d'honneur de l'Exposition universelle, au palais du Belvédère. D'autre part, on me proposait le poste de chef de cuisine à l'Atomium. La première proposition était plus prestigieuse. La deuxième était mieux payée. À l'époque, j'étais jeune marié et déjà père d'un enfant : j'avais tendance à préférer ce qui payait le mieux ! Mais un avocat de mes relations, que je considérais comme un ami mais surtout comme un sage, Eugène Flagey, me dit : "Pierre, vous allez m'écouter ! Vous irez travailler au Belvédère !" Je l'ai fait et je ne l'ai jamais regretté. À l'époque, le prince Albert, puisqu'il n'était pas encore marié, n'occupait pas ce palais et le Belvédère avait été affecté aux grandes réceptions organisées dans le cadre de l'Exposition universelle. Tous les jours, quarante couverts. Les musées avaient prêté des Rembrandt et d'autres toiles pour décorer la salle-à-manger. Et le Roi venait quelquefois. Il était assez frileux et il venait toujours avec la même écharpe à carreaux. Le prince Albert est venu aussi. Il était déjà le rigolo de la bande. À table, il faisait rire tout le monde. Il était un peu espiègle, un homme merveilleux. Baudouin, assurément, était plus sérieux."

Une visite dans les cuisines

Pierre Romeyer, lorsqu'il évoque la personnalité de Baudouin, garde l'image de l'homme d'une gentillesse totale et surtout d'une parfaite courtoisie. "On m'avait confié la responsabilité d'un banquet organisé au Cercle Gaulois, un des clubs les plus fermés du pays, rue de la Loi. Le Roi présidait ce repas. J'avais rassemblé mes maîtres-cuisiniers de Belgique et nous avions tiré au sort qui préparerait l'entrée, qui le poisson, qui le grand plat, qui le dessert... Sur place, j'avais appris que le président de la soirée refusait que je présente mes cuisiniers au Roi. J'étais furieux. J'en ai touché un mot au grand maréchal de la Cour, Herman Libaert, qui m'a répondu : "Je m'en charge !" Il est venu dans les cuisines avec le Roi et j'ai pu lui présenter tous ces maîtres-cuisiniers. J'en ai encore la photo !"

En 1985, le Zaïre, ex et futur Congo, célèbre ses vingt-cinq ans d'indépendance. À la Maison du Peuple de Kinshasa, son président, le maréchal Mobutu, organise un dîner de mille couverts, en présence notamment de notre roi Baudouin. Pierre Romeyer est chargé du repas. "Mille couverts effectivement, mais une table d'honneur de quatre-vingts couverts au centre, avec des nappes en dentelle de Bruxelles, des services en porcelaine de Limoges, des verres et carafes en cristal du Val Saint-Lambert, des salières et des poivriers à tête en vermeil... Pour le dessert, j'avais fait réaliser une pièce montée qui avait la forme d'un léopard assis et tous les gâteaux étaient arrangés autour. Mobutu m'a présenté au Roi qui lui a dit : "Mais nous nous connaissons !"

Parmi les autres clients

Puis Pierre Romeyer ouvrit, à Hoeilaaert, sa célèbre Maison de Bouche. "Où le roi Baudouin est venu manger une fois. Il est venu incognito, sans mesure de sécurité particulière. Si ce n'est qu'une voiture de police restait sur le parking. Le Roi a mangé parmi les autres clients. Mais il occupait quand même une table de douze couverts, entouré des responsables du protocole. Autour de lui, les dîneurs étaient évidemment étonnés. Beaucoup venaient m'interroger, me demander si c'était vraiment le Roi qui mangeait parmi eux. Mais tout cela restait dans la plus parfaite discrétion. Il m'est aussi arrivé d'avoir, dans ma Maison de Bouche, l'empereur du Japon et, dans la salle, par hasard, d'autres dîneurs japonais. Eux considèrent leur empereur comme un dieu vivant et ils passaient devant la table en faisant les courbettes... Avec Baudouin, rien de tout ça."



© La Dernière Heure 2008