Economie Un pays de contrastes aux atouts aussi nombreux que les faiblesses

ENVOYÉ SPÉCIAL EN RUSSIE BENOIT GILSON

MOSCOU La Russie d'aujourd'hui n'a presque plus rien à voir avec celle d'hier, et encore moins celle de demain. Le pays est véritablement en évolution, sinon en révolution - un terme très couleur locale - à l'instar de sa capitale, Moscou, où les chantiers fleurissent d'un bout à l'autre de la ville.

C'est que le pays a gagné avec le président Poutine, une période de prospérité et de stabilité qu'il n'avait jamais eue. Un président dont on se plaît à dire ici, que c'est le premier de l'histoire de la Russie (et URSS) à être clair et sain, à n'avoir ni casseroles, ni problèmes de santé. Un président qui, outre la stabilité politique qu'il génère a su prendre un certain nombre de mesures essentielles dans ce pays qui jusqu'il y a peu n'avait presque pas de lois. La loi fiscale, instaurant un taux unique et bas (13%) de taxation des revenus a largement clarifié le système. La loi sur les taux de taxation des importations a également été la bienvenue puisqu'en limitant le nombre de taux différents, elle diminue largement le risque de fraudes. Notons également la loi sur la propriété du sol qui institue le droit à la propriété, sauf pour les terres agricoles. Enfin, des progrès importants ont été faits en terme de justice, à tel point qu'on a même vu des grosses sociétés occidentales gagner des procès, ce qui était impensable jusqu'il y a peu. Autant de signes, et bien d'autres encore, qui conduisent à l'optimisme.

Les chiffres, d'ailleurs, témoignent de cet optimisme retrouvé puisque la Russie a connu en 2000 une croissance de production de 4,9% et une croissance de PIB de 5%. Le niveau de vie, tout en restant faible, est au-dessus de l'Afrique ou de l'Amérique du sud. L'émergence d'une classe moyenne est aussi tout à fait positive.

Pour autant, il reste de nombreux problèmes à régler. Car si le gouvernement met en place de bonnes lois, encore faut-il les faire respecter, ce qui est loin d'être le cas dans ce système où la corruption est quasiment généralisée. En l'absence de système bancaire fiable, la fuite des capitaux reste préoccupante. Et elle n'est pas toujours liée au blanchiment puisque même pour les petits épargnants russes, il est plus sûr de placer à l'étranger.

Les systèmes judiciaires et douaniers restent défaillants. L'agriculture est totalement sous performante (à tel point que le pays doit importer des denrées alimentaires) alors que l'exode rural se fait croissant. Le système légal doit encore être sensiblement amélioré car les procédures restent lourdes et longues à tel point qu'il serait impossible à une petite société de faire appel à la justice.

Trop souvent, la Russie manifeste aussi un comportement protectionniste - surtout depuis qu'il est question de l'adhésion à l'OMC: les locaux veulent marquer des points tant qu'il est encore temps - qui repousse bien des partenaires commerciaux potentiels. Enfin, et sans doute est-ce la faiblesse majeure de l'économie russe, les PME y sont quasi inexistantes, tant il est impossible, dans le cadre actuel de lancer sa petite entreprise.

Et c'est sans compter avec les problèmes sanitaires. Près de la moitié des Russes n'ont pas accès à l'eau potable. L'alcoolisme fait des ravages et le problème de la drogue est véritablement inquiétant. Et puis il y a cette mafia que le gouvernement a bien du mal à maîtriser.

Bref, la Russie d'aujourd'hui est un mélange d'espoir, d'inquiétudes, de défis... Mais une chose est sûre - et tous les observateurs s'accordent sur le sujet: la Russie de demain laisse entrevoir beaucoup de perspectives très positives, même si des soubresauts sont encore à prévoir...

Mafia et corruption

Les deux maux qui gangrènent le pays des Tsars

MOSCOU Pour tout qui connaît le marché russe, il ne fait aucun doute: la corruption est partout. Petite - l'agent de police qui bloque une voiture pour un prétexte bidon en vue d'obtenir quelques dollars - ou grande - le haut fonctionnaire qui bloque l'attribution d'une licence - elle est certainement le frein principal à l'expansion économique du pays.

Un problème que le gouvernement peine à solutionner. Sa solution: stopper la grande corruption, la corruption au plus haut niveau, en espérant ainsi obtenir à la fois une valeur d'exemple et d'entraînement. Et ce n'est déjà pas si mal pour un pays où jusqu'il y a peu, 90% de la classe politique était corrompue. Mais ce ne sera pas suffisant. Sans doute faudra-t-il à terme, faire des lois sévères punissant jusqu'au moindre petit fait de corruption - et surtout, les faire respecter - pour restaurer la confiance.

Autre gros problème, même s'il est moins perceptible au quotidien: la mafia. Elle aussi, elle est partout. `On ne peut pas passer à côté, explique, sous couvert de l'anonymat, un Belge qui vit depuis plusieurs années à Moscou. Résister est le meilleur moyen de s'attirer des problèmes.´

Mais ces deux problèmes ne doivent en rien altérer la confiance des investisseurs étrangers. D'autant que des parades existent - et sont d'ailleurs largement utilisées - permettant à l'investisseur étranger de n'être quasiment jamais en contact ni avec la mafia, ni avec la corruption. L'investisseur étranger qui veut s'implanter sur place préférera le faire via une association avec un partenaire local (join venture) qui réglera sur place tous les petits détails de la vie en Russie.

Si on veut ouvrir un bureau sur place, il conviendra de s'installer plutôt dans une galerie. A charge au propriétaire de cette galerie de s'arranger avec le mafieux du coin. Enfin, l'exportateur préférera livrer à la sortie de l'usine, laissant le soin à son distributeur local, de passer la frontière, de stocker, de distribuer...

Et puis, tout n'est pas si négatif. Il convient en effet de noter que si la Russie est un pays de grande criminalité, les rues sont plutôt sûres. Enfin, la mafia russe est très propre sur elle, tant elle met de l'énergie à s'offrir des dehors de respectabilité. Ici, on les appelle les nouveaux Russes. Pour les reconnaître? C'est très facile, il suffit de fréquenter les magasins de luxe, les hôtels de prestige, et les boîtes de nuit où le verre est tellement cher que même les hommes d'affaires étrangers n'y vont pas...

Dérives médiatiques


Entre Poutine et les médias, c'est le bras de fer quasi permanent

MOSCOUPas facile d'être journaliste en Russie. C'est que le rapport entre la presse et le pouvoir a longtemps été difficile. Et il l'est toujours...

Depuis l'arrivée au pouvoir du président Poutine, la presse est censée être libre. Ce que confirment d'ailleurs les quelques journalistes que nous avons rencontrés. Pourtant, le président a fait fermer plusieurs chaînes de télévisions, faisant crier au scandale tous les médias occidentaux. Mais le problème n'est pas si simple.

Ainsi, si la presse est généralement indépendante du pouvoir politique, elle est très largement soumise au pouvoir économique. Toutes les chaînes privées appartiennent aux nababs locaux qui en font un usage plus ou moins bon. Un petit monde qui a éclos, mais aussi largement dérivé lorsqu'Eltsine était au pouvoir. Alors que la cote de popularité du président malade était au plus bas - à un moment donné, elle frôlait allégrement les 2% - les propriétaires des télévisions indépendantes virent tout le profit qu'ils pouvaient tirer le la situation.

Ils proposèrent ni plus ni moins au président de redresser son image. Ce qu'ils firent avec beaucoup de succès. Mais rien n'est évidemment gratuit, et les patrons pouvaient compter sur tout l'appui du pouvoir en place, à la moindre occasion. Chez nous, on appelle ça de la corruption.

Mais le président Poutine vint gripper cette belle mécanique. Alors que les hommes de presse locaux espéraient bien poursuivre leur lucratif échange de bons procédés, le président Poutine avait quant à lui une conception bien différente de l'indépendance des médias et mit fin au plus vite au petit marchandage.

Ne s'avouant pas vaincus, certains propriétaires de médias ont alors fait pression sur le président pour obtenir à nouveau ses faveurs, contraignant Poutine à imposer la fermeture des médias en question.

Bien étrange finalement que cette histoire d'un président de Russie contraint de fermer des médias pour préserver l'indépendance de la presse...