Faits divers Des détectives privés ont espionné un ouvrier de Bruxelles Propreté victime d’un terrible accident de travail.

"On m’avait prévenu qu’il arrivait aux assureurs de faire appel à des détectives privés. Je ne le croyais pas tellement c’était farfelu. Jusqu’au jour où j’ai vu des gens bizarres traîner dans le quartier." Victime d’un accident terrible alors qu’il travaillait comme ouvrier de voirie pour Bruxelles Propreté, Karim Benabdellah a reçu, lundi, ce courrier émanant de l’assureur de l’agence régionale de propreté. "Nous portons à votre connaissance que, dans le respect de la loi de 1991 organisant la profession de détective privé, vous avez fait l’objet à notre demande d’une procédure d’observation et de collecte de prises de vue. Il en ressort un certain nombre de constatations qui contredisent formellement vos allégations."

Ce matin-là, le 6 février 2008, Karim se trouvait, de dos, devant une balayeuse Swingo à brosses métalliques. Le collègue a démarré sans prendre garde. Les jambes de Karim ont été happées par les brosses rotatives du véhicule. Et l’ouvrier fut projeté dans la circulation de la chaussée de Waterloo. La discussion porte depuis huit ans sur l’ampleur exacte du dommage, du handicap et des douleurs. "Pour eux, je simule. Alors qu’on m’a encore opéré l’an passé pour empêcher que je termine en chaise roulante. Quand je leur dis qu’ils devraient se mettre à ma place dans mon corps, ils rigolent."

L’assureur a engagé des détectives. Et Karim ne l’a appris qu’après coup, quand lui a montré le résultat des filatures. "Ils m’ont filmé en rue mais dans des moments privés : quand je suis avec mon père ou avec ma fille dans les bras. On me voit marcher sans béquille et me rendre au métro. Ils parlent de preuves accablantes. La preuve que je simule." Karim Benabdellah conteste : "Je n’ai pas toujours eu besoin de béquille. Au début, le médecin ne m’en avait d’ailleurs pas prescrit. Mas ça s’est aggravé. Il y a des jours où même les patchs de morphine n’ont plus d’effet." Et sa fille dans les bras ? "Elle était bébé. Et si vous regardez bien, vous verrez que je ne la porte pas dans les bras mais sur les avant-bras : c’est différent."

Les assureurs l’entendent autrement. Le service de neurochirurgie de l’hôpital Erasme a maintenu la semaine passée son diagnostic de "handicap et de douleurs résistantes aux traitements". Les assureurs ont réagi en rappelant qu’ils détenaient des preuves grâce aux détectives privés. La situation est bloquée. "Ils ne se cachaient pas si bien. Ils étaient planqués dans une voiture aux vitres teintées. Ma femme les a remarqués et ils ont démarré."

Karim habite Molenbeek. Il avait mis l’incident sur le compte de ce qui se passe ces temps-ci dans la commune. Il n’imaginait pas que c’était lui, la cible. Et "c’est terriblement désagréable. On se sent violé. C’est choquant. Quand j’ai déposé plainte pour violation de la vie privée, les policiers m’ont dit qu’eux-mêmes n’étaient pas autorisés à procéder comme ils le font sans avoir l’accord du parquet."

Karim Benabdellah, hier, était sous morphine. L’homme de 42 ans donne des détails. Il explique qu’il en a pour trois quarts d’heure quand il va à selle. Que ça pose des problèmes de couple. Que ses kinés aimeraient le voir nager : "Vous m’imaginez à la piscine… avec des détectives en filature. Du pain bénit. On me dirait : ‘ une preuve de plus qu’il simule ’".

L’ouvrier n’a pas demandé à être blessé en 2008 par les brosses de fer d’une Swingo. Pour l’aider, son avocat Jean-Paul Tieleman a dû attaquer l’Onem, sa propre mutuelle et à présent, l’assureur. Englué dans les procédures, Karim a dû vivre un an sans aucun revenu. Sa situation financière est désastreuse. Il est marié, père de trois enfants, dont un est très malade.