Faits divers Eric témoigne sur le dernier tabou : la violence faite aux hommes et la difficulté de porter plainte dans les commissariats.

"La violence existe dans les couples gays comme dans les couples hétéros. La différence, c’est qu’un homme qui se plaint à la police et à la justice d’être battu par son partenaire ne reçoit ni l’accueil ni l’écoute qu’on réserve aux femmes battues."

Eric lâche le mot : il est un homme battu. Il a fallu du courage à cet homme de 30 ans, coiffeur de profession, pour accepter de témoigner. Il s’est retrouvé combien de fois aux urgences pour commotion cérébrale, le visage tuméfié et le corps couvert d’hématomes ? Qu’a-t-il à confier ? Que quand il a voulu plus d’une fois déposer plainte, il a eu droit aux moqueries et aux sourires en coin. Et, surtout, à des refus d’acter. Les photos parlent d’elles-mêmes. S’il était femme, l’auteur serait dans l’heure privé de liberté. "L’homosexuel battu par son partenaire n’a trop souvent droit qu’à des haussements d’épaules. Pourquoi porter plainte ?"

Le trentenaire parle d’expérience. Au début, il se faisait refouler des commissariats. Depuis, il utilise un truc : il y va au chantage. "Je les enregistre avec mon smartphone." Il a ainsi déposé 10 plaintes pour violences conjugales, la dernière était lundi passé. "Le policier manifestait un tel ‘enthousiasme’ entre guillemets que je lui ai dit qu’il pouvait essayer de faire quand même un petit effort. Un gay frappé par son partenaire, c’est le dernier des soucis. On a plutôt droit à des sourires entendus, à des remarques désobligeantes et à des rebuffades : ‘Encore une bagarre de pédés.’"

S’il est vrai que surmonter le sentiment de honte demande un effort pour toutes les victimes, cela l’est sans doute davantage encore pour les homosexuels battus. "Et ceux qui exercent des violences sur leur partenaire le savent très bien et en profitent : ‘Vas-y seulement, appelle la police et tu verras comment ils vont encore se ficher de toi.’"

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Et les policières ? "De tout ce que j’ai vécu, c’est elles les pires".

"Violences intrafamiliales" et "violences conjugales" : les termes en usage ont le don d’exaspérer Eric. "C’est en effet l’expression consacrée censée déclencher des mesures de protection pour les victimes. C’est exact dans les couples hétéros. Pour les couples gays, on a 25 ans de retard."

Quant aux parquets du procureur ? "Sur mes 10 plaintes déposées depuis l’an passé, 9 n’ont pas été suivies : mon partenaire n’a même pas été convoqué pour être auditionné. Pour la dixième, j’ai fait venir le médecin au commissariat. Une épouse battue, faut-il qu’elle se fasse accompagner à la police pour qu’un inspecteur daigne l’écouter ?"

Eric ajoute cette anecdote : "Savez-vous ce qu’on m’a répondu ? ‘ La prochaine fois, Monsieur, filmez le moment quand il vous frappe. Ce sera mieux. Et ce soir, eh bien, faites chambre à part ’".

Eric a quitté son homme . La séparation n’a pas cessé les violences pour autant. Celles ci ont repris, et même à un rythme accéléré. "Ça peut aussi se passer en rue. J’ai demandé une protection ? Un homme battu, on ne le prend pas au sérieux. Un homme, c’est viril. Et c’est là l’erreur : il faut casser les stéréotypes."

Son compagnon fait 120 kg pour 1 m 90. Pourquoi ne l’avoir pas quitté dès les premiers coups ? "Parce que je l’aimais. Parce que je pensais que ça s’arrangerait. Et parce qu’il a un côté manipulateur."

Exactement les mêmes réponses que celles d’une femme battue par son partenaire. Sauf que pour les femmes battues, il y a désormais des parades. Pour les gays battus, "la problématique est mal connue et mal traitée. Je rêve que mon témoignage amène à changer les choses… Je suis un homme battu. Je suis loin d’être un cas isolé. Les hommes battus sont des victimes au même titre que les femmes".