Faits divers

Ses vidéos sur les prisons géorgiennes ont provoqué la démission d’un ministre et l’arrestation de 15 fonctionnaires

TBILISSI L’homme qui dénonce le scandale des prisons géorgiennes est réfugié à Bruxelles, agit depuis la Belgique et demande l’asile politique au gouvernement belge.

Vladimer Bedukadze était l’adjoint du directeur de la prison n° 8 de Tbilissi. Pendant trois ans, il y a filmé et stocké des scènes de tabassage et de tortures, de coups, humiliations et même un viol avec bâton, pour forcer les autorités à réagir. Il a vite compris cet été qu’il n’y arriverait pas mais aussi, pour être celui par qui le scandale arrive, que c’est sa vie qu’il a mise en danger.

Le Géorgien de 36 ans a fui Tbilissi et après un périple via la Turquie, la Grèce et l’Italie, gagné la Belgique, “selon moi, un modèle de démocratie” , et aussi parce que Bruxelles est la capitale de l’Europe.

Nous le rencontrons hier matin. Il a peur. Il sait qu’en Géorgie ses vidéos ont provoqué la démission de la ministre des Prisons et l’arrestation de 15 fonctionnaires soupçonnés d’avoir torturé des détenus. Il nous remet les vidéos sur clé USB.

Son combat n’est pas terminé. À 15 jours des élections présidentielles en Géorgie, c’est le président sortant, Mikhaïl Saakachvili, qu’il met personnellement et nommément en cause. “Rien ne se passait du temps de Chevardnadze (l’ancien président)” .

Vladimer Bedukadze était surveillant depuis 16 ans, dont trois comme directeur ajoint à la prison 8 de Gldani, Tblilissi. Il parle de pratiques qu’il avait déjà rencontrées à la prison numéro 6.

C’est en mai, dit-il, qu’il ne l’a plus supporté et a décidé de dénoncer. Et début juin qu’il a démissionné, toutes les démarches auprès de la hiérarchie restant sans suite, tout le monde préférant fermer les yeux. Il avait pourtant là-bas un salaire confortable de 800 lari (400 euros, un bon salaire). Il nous dit posséder six heures de film.

Quand il réalise fin juin que sa vie est en danger, il quitte Tbilissi en autobus. Faute d’argent, il laisse sa femme et leurs deux enfants de 6 et 12 ans, dont il craint pour la vie. En Géorgie où le scandale éclate – les télés diffusent les vidéos –, une version serait que les vidéos ont été filmées par des détenus.

La Géorgie va donc apprendre que c’était le directeur adjoint et que celui-ci se trouve maintenant à Bruxelles.

Vladimer Bedukadze exprime des craintes pour deux collègues qui l’ont aidé et auraient été arrêtés, Boris Pharulava et Akobia Data, et ce dernier peut-être torturé, croit-il savoir.

4.000 prisonniers croupissent à Tbilissi 8. Les tortures, ajoute Bedukadze, visent surtout les détenus politiques.

Pays de 4,6 millions d’habitants à peine deux fois plus grand que la Belgique, l’ex-république soviétique du Caucase est principalement chrétienne orthodoxe. Les musulmans y sont en minorité. Les tortures de détenus n’auraient pas un caractère religieux.

L’avocat à Bruxelles de Bedukadze, Me Amrani, demande à la Belgique l’asile politique. La demande est introduite auprès du commissariat général aux Réfugiés et Apatrides. La Géorgie, qui déclare marcher vers la démocratie, frappe à la porte de l’Union européenne.

À Bruxelles, l’homme par qui le scandale arrive en Géorgie subit des menaces. “Je déposerai plainte”, confirme Me Amrani.

L’ex-directeur adjoint de l’Abou Ghraïb géorgien reçoit des coups de fil longue distance qui sont explicites. Des pressions sont exercées sur les siens à Tbilissi.

Vladimer Bedukadze répète que Bruxelles ou pas, sa vie est en danger.



© La Dernière Heure 2012