Faits divers

Rencontre en Espagne avec Paul Van Aerschodt, un des derniers collabos belges en vie, qui a échappé au peloton d’exécution

SAINT-SÉBASTIEN En avril 1946, le conseil de guerre de Charleroi a condamné à mort le collaborateur Paul Van Aerschodt, 24 ans, de Houdeng-Aimeries. Échappé avant le procès, Van Aerschodt n’a pas été exécuté.

Sous l’occupation nazie, Van Aerschodt, qui “faisait régner la terreur dans la région du Centre” , était appelé GBR par la population, Grand Blond avec son Revolver . Pendant un demi-siècle, on a cru GBR mort.

Van Aerschodt n’est pas mort. GBR a 88 ans. Il est devant nous. Nous sommes dans le Pays basque espagnol.

L’identité a changé : Paul Van Aerschodt s’appelle Pablo Simons, et le cheveu a blanchi comme la neige. Mais Van Aerschodt n’a rien oublié. Sa mémoire est prodigieuse.

Nous rencontrons un homme loquace et en pleine forme. Il vit dans le confort d’un penthouse du centre-ville de Saint-Sébastien avec Maria-Jesus, sa femme bolivienne âgée de 90 ans, entouré de l’amour de leurs cinq enfants et sept petits-enfants.

Au procès de la Werbestelle de La Louvière en mars et avril 1946, Van Aerschodt était le numéro un de vingt-six inculpés jugés pour deux mille déportations et la mort d’une vingtaine de patriotes. Van Aerschodt n’exprime aucun remords. Il parle d’un “faux pas”.

Oui, il aimerait récupérer la nationalité belge, “j’ai été tenté mais c’était beaucoup de paperasserie”.

Il endosse : “Oui, j’étais un collabo, et alors ?”

Il a travaillé pour les Allemands pendant quasi toute la durée de l’Occupation. Il était payé par eux, toutes les fins de mois.

Pourquoi ? Sa réponse tombe : “Il fallait bien que je fasse quelque chose. Je n’allais pas vendre des chaussures quand même.”

Pablo Van Aerschodt reconnaît avoir dénoncé un professeur aux Allemands. Précis, il dit avoir travaillé pour eux “de septembre 1940 à fin août 1944” . “J’avais mon bureau à la Werbestelle de La Louvière, au premier étage.” Il ne discute pas le fait que celle-ci ait fait déporter “deux mille jeunes gens” .

Mais il minimise. Il n’était, dit-il, qu’un sous-fifre, un “simple maillon administratif sans pouvoir exécutif” . Il affirme qu’il donnait aux Allemands des informations fausses, qu’il “trifouillait dans les dossiers” , et que ce “sabotage a empêché des déportations, sauvé des gens, beaucoup de gens […] J’en suis fier”.

Il minimise mais peut-on le croire ? Lui qui a une excellente mémoire pour tout a sur ce chapitre des oublis. Sur les vingt-six jugés en 1946, il dit se souvenir vaguement “de trois” .

On l’appelait GBR mais non dit-il. “Je n’étais pas armé, sauf les derniers jours.”

L’histoire a retenu qu’une bande gestapiste, la bande Duquesne, sévissait à La Louvière : “Duquesne ? Connais pas, jamais vu, nous n’avions aucun contact” alors que les deux travaillaient pour les Allemands sur le même terrain de chasse ?

Il était “la terreur de La Louvière ”. “C’est exact, j’avais cette réputation. Mais je ne l’ai appris qu’après. Pendant la guerre, je ne me rendais pas compte que les gens avaient si peur. Et pourquoi ? Je ne faisais de mal à personne. Au contraire, j’en sauvais.”

Son évasion de l’annexe de la prison de Charleroi. Sa cavale vers l’Espagne et l’Amérique du Sud !

En Amérique du Sud, ses rencontres avec d’autres collabos belges et au moins deux des principaux nazis en fuite, Barbie et Bormann, l’éminence grise de Hitler. Il ne fait pas le choix de les dénoncer. Entre condamnés à mort…

Condamné à mort en effet et alors que la peine n’était pas prescrite en Belgique, avant donc 1976, Van Aerschodt-Simons travaille pour les Nations unies. Des photos des années 1970 le montrent avec le secrétaire général de l’Onu, Kurt Waldheim.



© La Dernière Heure 2011