Faits divers

“C’était un travail patriotique dans un jeu dangereux qui mettait ma vie en péril”

SAN SEBASTIAN Quand on lui demande à San Sebastian pourquoi il s’est mis au service des Allemands, Van Aerschodt a cette réponse qui vous coupe le sifflet : “Que pouvais-je faire ?”

Septembre 1940, les Allemands occupent le pays depuis mai. Jusque dans les derniers jours d’août 1944, le travail de recensement de Van Aerschodt, même s’il n’est qu’un maillon, enverra en Allemagne 2.000 réfractaires au travail obligatoire, par train, au départ de la gare de Houdeng-Goegnies.

Il raconte que c’est “sur piston” qu’il est entré à la Werbestelle. “Que vouliez-vous que je fasse d’autre. J’avais deux choix : vendre des chaussures chez Maréchal ou des fruits et légumes dans un magasin. Pour moi, travailler à la Werbestelle était la bonne et intelligente solution. C’était un travail patriotique dans un jeu dangereux qui mettait ma vie en péril”.

C’est l’abbé rexiste Louis Dumoulin qui le pistonne chez les Allemands (il dit parfois Chleus ). La Werbestelle est dirigée par un certain “Maas” ou "Maes”. Un Allemand “toujours en civil, que j’ai dû voir trois ou quatre fois” (en quatre ans ?).

Le premier jour, Maes lui fait indiquer son bureau, au premier étage. On était “quelques jeunes garçons et filles de La Louvière” . Aujourd’hui, il dit se souvenir “très vaguement” de quatre personnes : “Simone M., Yvonne V., Maurice W. et Renée Fumier, une blonde, la secrétaire particulière” de Maes ou Maas. (En 1946, le Conseil de guerre de Charleroi infligera 15 ans de détention extraordinaire à Renée Fumier qui a en effet beaucoup fréquenté les Allemands, NdlR).

Van Aerschodt dit qu’il n’a jamais appartenu à des kommandos de chasse, participé à des exactions, des chasses à l’homme, ni à des opérations de capture.

Au procès de 46, des rescapés ont témoigné qu’il était armé, violent. Il dit qu’il n’a reçu un revolver, un 6,35 mm, qu’à l’arrivée des Alliés, des mains de Maes, “pour vous protéger” .

Son job, c’est selon lui du travail administratif sans pouvoir exécutif. Il n’a pas oublié le mot : on lui faisait faire du “ermitlungsdienst”, à savoir identifier, localiser et envoyer de la main d’œuvre en Allemagne nazie.

Lui prétend qu’il ne faisait que l’identification au départ des registres de la population des communes dans la région du Centre. “J’allais parfois vérifier dans les maisons si un réfractaire ne s’y cachait pas. Je me doutais qu’il se cachait mais je faisais semblant de rien. Les vérifications d’adresses, j’ai dû en faire environ 40. J’étais seul. Je pouvais falsifier les données, je le faisais. Et je retirais des fiches dans les Kardex des Allemands. Et c’étaient des gens qui ne partaient pas. Ce que j’ai aussi fait, c’est voler des cartes d’identité vierges que ma sœur faisait parvenir à la Résistance pour fabriquer de fausses identités.”

Et Van Aerschodt, le condamné à mort de 1946, en arrive à dire qu’il “a sauvé des gens, beaucoup de gens, mais bien sûr je ne peux rien prouver”.

Et le comptage en gare d’Houdeng au départ des trains ? “J’allais sur les quais. C’était un convoi par mois. Mais je n’entrais pas. Je ne suis jamais entré dans un train. Je faisais l’imbécile”

Au procès de 1946, personne ne semble avoir témoigné en fa veur de Van Aerschodt. À la différence d’autres : trois furent acquittés. “J’étais payé en effet. Un honnête salaire d’employé. C’est Renée Fumier qui me remettait mon enveloppe à la fin du mois. Je n’ai jamais reçu d’argent supplémentaire pour des dénonciations. À La Louvière, il y avait la bande Duquesne qui n’était ni plus ni moins que la Gestapo. Mais je n’avais pas de contact. Duquesne ? Jamais rencontré, je ne le connais pas (il a été fusillé en 1948 à Charleroi).”

“Tout à la fin, quand on a su que les Alliés arrivaient, Maes m’a convoqué pour me donner un revolver, un 6,35 mm, et m’annoncer que, le lendemain, je devrais accompagner les feldgendarmes et leur désigner des adresses. J’ai réfléchi toute la nuit. J’ai refusé”.

Il veut préciser aussi qu’on “ne torturait pas à la Werbestelle de La Louvière […] J’ai quatre-vingt huit ans. Je vous dis ça avant d’aller dans l’autre monde, s’il y en a un”.



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