Faits divers

"L'hypothèse de l'incendie criminel a été écartée un peu rapidement"


BRUXELLES Même s'il n'avait que 12 ans en 1967, Bernard-Jean Houssiau est devenu un spécialiste de la question. À partir de 1987, il a réalisé ce qu'il qualifie lui-même de travail de fourmi, en relisant journaux et magazines d'époque et en recueillant les témoignages d'une grosse centaine de personnes ayant vécu le drame. Puis, plus tard, en se concentrant sur l'enquête, sur le non-lieu qui l'a ponctuée le 3 juin 1970 et sur les conséquences. Il a sorti deux livres sur la question et le deuxième, 22 mai 1967 L'incendie de l'Innovation, vient d'être réédité chez Luc Pire.

En clair, vous prétendez qu'on a trop rapidement écarté l'hypothèse d'un incendie criminel...

"Le 23 mai, lendemain du drame, M. Pierre Bolle, administrateur-délégué de l'Innovation, a parlé d'un second foyer d'incendie faisant croire à un acte criminel. Plus tard, il s'est retranché derrière l'hypothèse d'un incendie accidentel. On peut penser qu'entre-temps quelqu'un lui aura susurré une vérité indéniable : son magasin n'était pas assuré en cas d'incendie volontaire. Il paraît clair qu'au niveau des responsabilités, même les autorités ne savaient plus très bien ce qu'il convenait de dire. Beaucoup de gens concernés se sont posé les trois questions : que se passe-t-il si on parle d'un attentat ? Ou si on parle d'un incendie volontaire ? Ou si on parle d'un accident ? La décision a été prise de rester dans un flou général. De sorte, au moins, que le magasin et les victimes de l'incendie reçoivent des indemnités d'assurances. Sans quoi, tout le groupe Innovation était par terre."

Vous semblez dire qu'il n'aurait pas été le seul...

"Ses différents actionnaires risquaient effectivement de se retrouver dans les difficultés. Dans la haute finance, il y avait, à l'époque, une très grande solidarité. Je pense que c'est toujours ainsi maintenant."

Vous dites aussi que, le jour de l'incendie, l'Innovation n'était pas en règle d'assurance !

"On en était dans une phase de véritable discussion de marchands de tapis. Le contrat d'assurances de l'Innovation était arrivé à échéance quelques jours avant l'incendie. Les assureurs voulaient augmenter les primes sous prétexte que l'Innovation de l'époque ne faisait aucun investissement en matière de sécurité alors qu'à côté, les magasins Bon Marché s'étaient équipés de tout ce qu'il y avait de plus moderne en la matière. La direction, elle, ne voulait pas entendre parler d'une augmentation des primes. L'incendie s'est déroulé un lundi : il y avait encore eu une grosse discussion la semaine avant. Mais tellement d'intérêts étaient en jeu que les assureurs se sont comportés comme si les contrats étaient signés. Ce n'était pas le cas. L'histoire m'a été racontée par un avocat à la retraite qui travaillait, à l'époque, pour un assureur anglais concerné. Je dois dire que cet homme m'a raconté la chose comme une anecdote amusante en me précisant que, de ce temps-là, la parole donnée avait plus d'importance que les écrits. Mais moi, quand j'ai entendu ça, les bras m'en sont tombés."

Vous avez une intime conviction sur les origines de l'incendie ?

"Très honnêtement, avec les éléments dont on dispose aujourd'hui, qu'on connaissait probablement à l'époque mais qu'on ne voulait pas dévoiler, ce serait une imposture d'affirmer que l'incendie de l'Innovation était criminel ou d'affirmer qu'il ne l'était pas. C'est impossible à dire. Ce qui est certain, c'est que si les propriétaires du grand magasin ne sont pas responsables de l'incendie, ils sont totalement responsables de son ampleur. Rien, à l'époque, n'était prévu pour la sécurité."

C'est l'incendie de l'Innovation qui a fait naître une législation sur la protection ?

"Oui. Même au niveau européen et mondial. Des pompiers sont venus des États-Unis pour examiner les décombres de l'Innovation. Aussi énormément de pompiers français et des gens des Galeries Lafayette, construites sur le même modèle que l'Innovation d'alors et qui disposent d'un système de sécurité exceptionnel."

Bernard-Jean Houssiau, 22 mai 1967 L'incendie de l'Innovation, Éditions Luc Pire.



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