Monde

L’interview a lieu en plein bureau de travail du président, à l’Elysée, et est menée par Gilles Bouleau, Anne-Claire Coudray et David Pujadas. Il s’agit de la première interview intra-Elysée pour le président Macron - et tous l’ont considérée utile, au point qu’elle dure plus du temps accordé au journal télévisé. Comme si le moment était venu de mettre les choses au clair.

À plusieurs égards, Emmanuel Macron a paru vouloir sauver les meubles, une semaine après que 400.000 manifestants ont signifié leur colère. Il a rappelé, à maintes reprises, vouloir être le “président de la vérité”. “Je fais ce que j’ai dit”, résumera-t-il.

Portes ouvertes enfoncées, généralités et volonté de "réformer l'entreprise" qui "ne peut plus consister en une réunion d'actionnaires", Emmanuel Macron semble emprunter à une communication, comme d'habitude, très/trop rodée.

Les journalistes embrayent directement sur le “style Macron”. La plupart des sujets brûlants de l’actualité sont abordés.


Macron veut systématiser les expulsions des délinquants sans-papiers

Les immigrés clandestins qui commettent un délit en France seront systématiquement expulsés, a annoncé le président Emmanuel Macron.

Il est revenu sur la polémique née de l'attentat à Marseille le 1er octobre qui a coûté la vie à deux jeunes femmes. L'auteur, Hamed Hanachi, un Tunisien de 29 ans en situation irrégulière, avait été interpellé deux jours plus tôt et remis en liberté alors que les conditions étaient réunies pour son expulsion.

Une situation à laquelle le président veut mettre fin, sans changer la loi. "On prendra des mesures plus dures (...). Toutes celles et ceux qui, étant étrangers en situation irrégulière, commettent un acte délictueux quel qu'il soit seront expulsés", a annoncé le chef de l'Etat.

"S'est installée une sorte de pratique où celles et ceux qui sont en situation illégale sur notre territoire peuvent être contrôlés plusieurs fois, parce qu'on s'est habitué à l'incapacité de les reconduire à la frontière, on ne prend plus toutes les mesures qui doivent être prises. Eh bien cela va changer", a averti M. Macron, même si "ça ne se fera pas du jour au lendemain".

"On a des relations avec les pays d'origine qui ne sont pas satisfaisante" car ces derniers "n'acceptent pas qu'on leur renvoie ceux qui sont dans cette situation. Donc depuis plusieurs semaines j'ai demandé au ministre de conclure des accords bilatéraux, il est en train de le faire, et d'être beaucoup plus exigeant sur ce point".


Vu les mauvais sondages, le lien entre Macron et les Français s’est-il distendu ?

“J’ai pris la décision de ne pas avoir une présidence bavarde [par] solidarité mais aussi pour que le premier ministre et le Parlement puissent s’exprimer. (...) Ne pas vouloir parler comme nous le faisons ce soir ne veut pas dire qu’on ne parlera plus jamais.”


Sur le rafraîchissement du parlement avec des élus peu habitués à la politique

“Ça a pu troubler mais ils connaissent ce qu’ils font.”

- "Mais c’est vous qui décidez à la fin !" rétorque David Pujadas.

“Les décisions quotidiennes, les arbitrages sont remplis par le Premier ministre.”


Sur le vocabulaire de Macron: "Cynique”; “fainéant”; “foutre le bordel”. Peut-il s’exprimer ainsi, y a-t-il un mépris de classe ?

“Ces mots sont d’un registre soutenu. Ils ne sont pas clivant lorsqu'il s’agit de (...) tourner la page. Je sais toutes les résistances. Ce que j’ai dénoncé dans ces discours, ce sont ces élites qui ont considéré pendant des années que nous ne pouvions pas réformer la France et l’Europe.”

“J’ai toujours essayé de dire les choses et de m’approprier une forme de vérité. Et donc, je nomme. Nos élites se sont qualifiées à ne plus dire les choses. (...) En l’espèce, le mot ‘bordel’ est du registre populaire. Je n’ai pas cherché à humilier.”

“Je n’ai pas insulté qui que ce soit et je ne le ferai jamais. Il faut toujours remettre les choses dans leur contexte.”


Sur les dernières manifestations

“Quand certains se mêlent à des activistes violents, c’est pour bloquer les choses.”

David Pujadas lui reproche de s’adresser principalement aux Français aisés. “J’ai été élu par nos concitoyens, pas par une catégorie.”

Alors, Gilles Bouleau lui rappelle qu'il avait dit de certains Français qu’ils n’étaient “rien”. “Si je ne m’adressais qu’aux Français [riches], je ne serais pas dans ce bureau.”

Macron accuse une sortie de contexte. “Je suis très indifférent à tous les commentaires, les critiques. Je fais ce métier pour l’amour de mon pays. (...) Je ne veux pas que le moindre de nos concitoyens pense que je n’ai pas d’estime pour lui. (...) Mais je ne suis pas dans un discours qui consiste à masquer la vérité.”

Emmanuel Macron invoque également une “politique ambitieuse en matière de santé” et souhaite lutter contre les “déserts médicaux”. “Le projet de société que nous portons, c’est cette transformation radicale.”


Sur le chômage à 9,5% en France actuellement

Il s’était donné pour objectif d’arriver à 7% en fin de mandat. “Les décrets seront tous pris d’ici la fin de l’année. (...) Les ordonnances permettront aux entreprises de s’adapter aux réalités économiques par le dialogue. Ce n’est pas une réforme ultra-libérale comme on a pu l’entendre.”

“Le taux de chômage est en train de baisser” mais “c’est un simple indicateur”.

“On doit donner plus de souplesse aux entreprises. C’est la première fois qu’on a une grande transformation du code du travail pour les petites et plus petites entreprises.”

“Je fais ce que j’ai dit. (...) Le peuple a déjà gagné en votant pour moi.”


Sur l’aide à la jeunesse

“Quand vous êtes aujourd’hui un enfant de classe modeste, vous n’êtes pas informé comme il le faudrait, vous suivez les copains. (...) Il faut une vraie réforme en matière d’apprentissage. (...) Il faut arrêter dans notre pays avec ce tabou sur l’apprentissage.”

“Le chômage de longue durée, c’est l’exemple même de la faiblesse française. (...) Durant ce quinquennat, nous fournirons 15 milliards d’euros à des formations qualifiantes pour jeunes et chômeurs.” Macron promet des formations qui peuvent durer jusqu’à un an.

“En même temps qu’on libère, on protège.”


Est-il le président des riches? "La condition, pour échapper à l'ISF, c'est d'investir dans l'économie française."

"Quand je vous regarde, [vous, les journalistes ndlr.], je ne me dis pas que vous êtes riches. Pourtant, statistiquement, vous en faites partie. (...) Je ne crois à cette maladie française qui dit : Taxons les plus riches, nous irons mieux."

"On est dans la grand hypocrisie française. L'ISF est une taxe pour les millionnaires mais pas pour les milliardaires [à cause de] montages financiers."

"Nous ne sommes pas une économie fermée. On taxe ici les revenus à un taux marginal important. On taxe les successions, et je suis pour."

"Nous n'aimons pas la réussite, et nous n'arriverons pas à de profondes réformes si on fait payer l'ISF."

"Ce n'est pas une usine à gaz. On libère de la fiscalité tous ceux qui investissent dans l'économie française."


Macron "a engagé les démarches" pour faire retirer la Légion d'Honneur à Harvey Weinstein

"Oui, j'ai engagé les démarches pour en effet retirer la Légion d'Honneur, en tout cas j'ai demandé au grand chancelier de l'Ordre de procéder à une procédure disciplinaire, il prendra la décision", alors que Weinstein avait été fait chevalier de la Légion d'honneur en mars 2012 par Nicolas Sarkozy

"Je souhaite en effet, comme ces actes manquent à l'honneur, que nous en tirions toutes les conséquences" a insisté le chef de l'Etat.

L'avis, obligatoire, de la grande chancellerie de la Légion d'honneur a été sollicité pour que celle-ci "examine rapidement l'affaire au vu de la gravité des faits" et du comportement de toute évidence "contraire à l'honneur" du producteur américain, avait indiqué l'Elysée dimanche.

Le code de la Légion d'Honneur prévoit pour les Français qu'un "comportement contraire à l'honneur" peut conduire à un blâme, une suspension ou une exclusion de l'ordre. Pour les étrangers, une seule mesure est prévue, celle du "retrait" de l'ordre. La mesure fait alors l'objet d'un décret signé du président de la République, Grand maître de l'ordre.


Sur sa relation avec Donald Trump

Interrogé sur Donald Trump, que les Français craignent davantage que le leader nord-coréen Kim Jong-Un (dixit Anne-Claire Coudray), le président français a réaffirmé vouloir maintenir son rapport cordial avec le président américain.

"Les Etats-Unis sont nos alliés. On les a aidés à être indépendants et ils nous ont aidés dans les moments de difficulté. Il est notre partenaire le plus essentiel en termes de sécurité et de lutte contre le terrorisme."

S'exprimant dans la foulée sur ses potentiels désaccords avec M. Trump, Emmanuel Macron soutient qu'il entend faire parler la voix française dans les grands dialogues internationaux. "Je parle constamment au président américain, parce qu'il est le président de la première puissance et il faut l'ancrer dans le multilatéralisme. Il veut durcir les choses avec l'Iran, ce à quoi je lui ai répondu que c'était une mauvaise méthode."

Une attitude tranchée qu'il défend dans le but d'éviter une nouvelle escalade comme celle rencontrée en ce moment dans la péninsule coréenne. "On a rompu le dialogue avec la Corée du Nord, résultat ils sont en passe d'avoir l'arme nucléaire. C'est pourquoi je veux rester dans le cadre de l'accord sur le nucléaire iranien pour maintenir la sécurité."


Sur la place de la France à l'échelon mondial

Le point de vue de M. Macron sur la politique française à l'international se résume par une activité, marquée et défendue, un dialogue et du concret.

"Si nous n'avons pas la capacité de dialoguer avec tout le monde, nous nous préparons au pire pour aujourd'hui comme pour demain. Si nous n'avons pas une vraie action avec l'Afrique, alors nous continuerons à avoir des migrations massives sans savoir y répondre de manière coordonnée. Si nous n'avons pas une vraie action internationale pour le climat, alors nous serons les uns et les autres victimes du réchauffement climatique."


Sur son regard sur la suite de son mandat

Terminant l'entretien sur sa situation dans quatre ans et demi, soit à l'aube des prochaines présidentielles, M. Macron se veut concentré sur sa tâche plutôt que d'évoquer la prochaine échéance.

"Il y aura toujours des résistances, mais en France, en Europe à laquelle je tiens beaucoup, et à l'international, je continuerai au même rythme mon travail." Un travail qu'il veut voir s'inscrire dans la lignée de la qualité française.

"Je veux retrouver le fil du destin français, pour que nous ne subissions pas les changements et que nous portions notre voix à l'international, comme lors de la Renaissance, au moment des Lumières. Nous devons continuer à porter l'ambition française."

"Si je regarde les courbes de statistiques comme un tacticien, une chose est sûre, j'échouerais."