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Une princesse émiratie captive, une exfiltration en bateau, un arraisonnement par la marine indienne dans les eaux internationales... Telle que narrée par ses protagonistes, l'incroyable tentative d'évasion de l'une des filles du tout-puissant émir de Dubaï rassemble tous les ingrédients d'un thriller.

L'AFP a interrogé plusieurs acteurs de cette affaire complexe, autour de Latifa al-Maktoum, 32 ans, une des filles du cheikh Mohammed ben Rached al-Maktoum, et pour laquelle un Français est actuellement toujours emprisonné.

Le dossier comporte plusieurs zones d'ombres, touchant un pays clé du Golfe, les Emirats arabes unis (EAU), et une cité-Etat, Dubaï, ultra-protectrice des affaires de la famille régnante. Le gouvernement voit d'ailleurs dans toute cette affaire un coup monté pour "ternir" l'image de Dubaï.

Tout commence à émerger en mars. Dans une vidéo diffusée sur Youtube, Latifa al-Maktoum annonce vouloir fuir son pays, où elle aurait été "torturée" et "emprisonnée" par son père. "Je fais cette vidéo au cas où cela échouerait".

"Ramenée"

La vidéo a été publiée car la tentative lancée le 24 février a, en effet, échoué de manière spectaculaire.

Avec l'aide d'une amie finlandaise, la princesse réussit à quitter la ville-Etat pour embarquer discrètement au large d'Oman, sultanat voisin, sur un voilier américain piloté par un franco-américain au passé sulfureux.

Mais pendant la nuit du 4 au 5 mars, dans les eaux internationales au large de Goa, le Nostromo est arraisonné par la marine indienne, racontent à l'AFP Hervé Jaubert, le propriétaire du bateau, et l'amie finlandaise, Tiina Jauhiainen.

"Nous avons été attaqués de façon militaire par les garde-côtes indiens, qui nous ont ensuite remis à des Émiratis présents", affirme Hervé Jaubert. Ce Français de 62 ans se présente comme un ancien agent du contre-espionnage français (une information que l'AFP n'a pas pu se faire confirmer) et avait narré dans un livre en 2009 comment il s'était échappé à la nage de Dubaï où il était accusé de malversations financières.

Mme Jauhiainen se souvient qu'au milieu des assaillants "tout de noir vêtus, munis de mitraillettes et pointeurs laser", "Latifa criait inlassablement qu'elle voulait l'asile diplomatique et suppliait de ne pas être ramenée dans son pays".

Intérêts stratégiques

Contacté par l'AFP, le gouvernement indien est resté muet. Mais selon le journal Business Standard mentionnant des sources gouvernementales haut placées, le Premier ministre Narendra Modi lui même a autorisé cette opération secrète, pour consolider les intérêts stratégiques et la lutte antiterroriste de New-Delhi.

Les deux étrangers disent avoir été ramenés à Dubaï et emprisonnés dans des installations secrètes. En revanche, la princesse ne s'est pas manifestée publiquement.

"Où est la princesse? C'est la seule question!", lance David Haigh de l'ONG basée à Londres "Detained in Dubaï".

Cet avocat a déclaré à l'AFP avoir saisi le groupe de travail de la Commission des droits de l'homme de l'ONU sur les disparitions forcées ou involontaires.

A Dubaï, le gouvernement finit par rompre son silence le 17 avril, confirmant que la princesse a été "ramenée", et dénonçant publiquement l'exploitation d'une "affaire privée" par une "bande d'escrocs". Et par le Qatar, avec lequel les Émirats sont diplomatiquement à couteaux tirés depuis juin 2017.

L'ONG Human Rights Watch a déclaré samedi que Dubaï devrait permettre à la princesse "d'établir un contact avec le monde extérieur".

Pendant leur détention, les deux compagnons de la princesse sont interrogés. "Ils voulaient savoir quelle organisation était derrière tout cela. Ils ne pouvaient pas croire que j'avais aidé Latifa parce que c'est mon amie", a expliqué la Finlandaise, qui a connu en 2010 la princesse à qui elle donnait des cours de capoeira.

"Ils voulaient nous faire avouer que c'était un kidnapping, car selon leur définition, islamique, la femme même majeure ne peut pas donner son consentement, elle reste sous la responsabilité de son père", renchérit Jaubert.

Il explique que c'est à cause de son livre de 2009 que la princesse l'a contacté: "Elle m'a imploré de l'aider".

Sur les aspects financiers de l'opération, il affirme qu'il devait être indemnisé du prix du carburant pour le moteur du bateau. Dans un reportage de la BBC sur l'affaire, il a également déclaré qu'il aurait dû être payé, mais qu'il n'agissait pas pour l'argent.

Au bout du compte, ils seront expulsés les 20 et 22 mars.

En prison... au Luxembourg

Mais un autre Français est lui encore pris dans les filets de ce dossier.

Christian Elombo, 40 ans, professeur de sport, est depuis près d'un mois en prison... au Luxembourg.

Cet ami de Tiina Jauhiainen résidait à Oman. Il y a été arrêté le 26 février, accusé d'avoir "facilité l'entrée et la sortie" illégales d'Oman de la princesse, selon des sources proches du dossier.

Condamné à de la prison avec sursis, il a été expulsé début avril. Mais à peine arrivé au Luxembourg où vit sa famille, il a de nouveau été arrêté, car il fait l'objet d'une "notice rouge" d'Interpol (recherche pour arrestation en vue d'extradition) à la demande des Emirats arabes unis. Cette notice, consultée par l'AFP précise qu'il est recherché pour "enlèvement", passible d'un emprisonnement à vie.

"Il nous a juste aidés un peu, à Oman. C'est dément", s'insurge Mme Jauhiainen.

Le parquet de Luxembourg attend toujours que les Émirats formalisent une demande d'extradition.

Les autorités françaises, muettes sur l'ensemble de l'affaire, ont simplement confirmé à l'AFP que M. Elombo avait bien été arrêté à Oman.

"M. Christian Elombo continue de bénéficier de la protection consulaire française au Luxembourg, tout comme il en avait bénéficié en Oman lors de son incarcération", a indiqué à l'AFP le ministère français des Affaires étrangères.

"Il a été jugé à Oman et expulsé. Il n'y a aucune raison de faire droit à la demande des Émirats", souligne sa soeur auprès de l'AFP.