Le "cerveau" du 11-Septembre jugé à Guantanamo

AP Publié le - Mis à jour le

Monde

Cette audience marque le début d'une nouvelle tentative des autorités américaines pour juger les cinq hommes

GUANTANAMO Le "cerveau" déclaré du 11-Septembre est apparu en public pour la première fois depuis plus de trois ans. Khaled Cheikh Mohammed comparaissait samedi, avec quatre complices présumés, devant un juge militaire de Guantanamo, qui devait leur signifier les charges retenues contre eux -dont 2.976 chefs d'homicide- pour la pire attaque terroriste jamais perpétrée sur le sol américain.

Cette audience marque le début d'une nouvelle tentative des autorités américaines pour juger les cinq hommes, qui pourraient être condamnés à la peine capitale. Mais c'est sans doute aussi le prélude d'une nouvelle et longue bataille judiciaire.

Des incidents sont rapidement venus perturber cette audience consacrée à la lecture de l'acte d'accusation. Khaled Cheikh Mohammed, qui portait un turban blanc et arborait une barbe striée de reflets de henné rouge, a refusé de façon répétée de répondre aux questions du juge, le colonel James Pohl. Son co-accusé Walid ben Attash a dû être entravé sur une chaise, avant d'accepter de bien se conduire. Les avocats de la défense se sont en outre plaints que leurs clients n'aient pu porter les vêtements civils de leur choix.

L'avocat civil de Khaled Cheikh Mohammed, Me David Nevin, a expliqué qu'il pensait que son client avait refusé de répondre parce qu'il ne croyait pas à l'équité du tribunal. Le juge Pohl a prévenu qu'il ne laisserait pas les accusés perturber l'audience et continuerait sans qu'ils participent. Devant une commission militaire, les accusés n'ont normalement pas à dire s'ils plaident ou non coupable.

Lors de la première tentative pour les juger, Khaled Cheikh Mohammed avait tourné en dérision le tribunal et expliqué que ses co-accusés et lui-même allaient plaider coupable et seraient heureux d'être exécutés.

L'"arraignment", c'est-à-dire la lecture des chefs d'accusation par le juge, n'est "que le début d'une procédure qui prendra des années, suivies par des années de procédures d'appel", a prévenu Me James Connell, avocat de l'un des accusés, Ali Abdelaziz Ali, devant les journalistes venus couvrir l'audience sur la base navale américaine de Guantanamo à Cuba. "Je ne peux imaginer aucun scénario où tout serait bouclé en six mois".

Cette audience intervient à six mois de la présidentielle américaine, plus de trois ans après la tentative manquée de Barack Obama pour faire juger les suspects devant un tribunal fédéral civil. Au début de son mandat, le président démocrate avait promis de fermer rapidement le centre de détention de Guantanamo, devenu le symbole des dérives de la guerre contre le terrorisme menée par l'administration Bush.

En 2009, le ministre de la Justice Eric Holder avait annoncé que Khaled Cheikh Mohammed et ses co-accusés seraient jugés à Manhattan, à quelques centaines de mètres de Ground Zero, le site du World Trade Center détruit. Mais le projet avait finalement été abandonné, les autorités new-yorkaises ayant mis en avant le coût énorme des mesures qui auraient été nécessaires pour assurer la sécurité du quartier alors que les familles des victimes se disaient opposées à un procès sur le sol américain.

Le Congrès américain a ensuite bloqué tout transfert de prisonnier de Guantanamo vers les Etats-Unis, obligeant l'administration Obama à relancer la procédure devant l'ancien système, réformé, de commissions militaires.
Les nouvelles règles adoptées par le Congrès et l'administration Obama interdisent désormais l'usage de tout témoignage obtenu par des traitements cruels ou des actes de torture. Le général Mark Martins, le principal procureur, a assuré que la nouvelle commission militaire garantissait aux accusés nombre des protections dont ils auraient bénéficié devant un tribunal civil.

Mais les associations qui luttent pour le respect des droits de l'Homme et les avocats de la défense jugent que les droits de la défense ne sont pas suffisamment respectés, citant les restrictions sur les courriers légaux et le secret général entourant Guantanamo et la commission.

Pour eux, les autorités américaines ont cherché à maintenir la procédure devant une commission militaire pour empêcher la révélation des sévices infligés aux prisonniers comme Khaled Cheikh Mohammed. Ce dernier a été soumis à 183 reprises à la technique du "waterboarding" ou simulation de noyade, avant qu'elle soit interdite, ainsi qu'à d'autres procédés relevant pour certains de la torture.

Arrêté en mars 2003 au Pakistan, Khaled Cheik Mohammed, un Pakistanais qui a grandi au Koweït et étudié dans une faculté de Greensboro en Caroline du Nord, a reconnu avoir planifié les attentats du 11-Septembre de "A à Z". Il revendique aussi une trentaine de complots terroristes et dit avoir décapité lui-même le journaliste du "Wall Street Journal" Daniel Pearl, enlevé en janvier 2002 au Pakistan alors qu'il enquêtait sur des réseaux islamistes.

Parmi ses quatre co-accusés, le Yéménite Ramzi Binalshibh, aurait été initialement choisi pour faire partie des pirates de l'air du 11-Septembre, mais, faute d'avoir obtenu un visa américain, aurait finalement apporté une assistance logistique, pour trouver notamment les écoles de pilotage.

Le Yéménite Walid ben Attash est accusé d'avoir dirigé un camp d'entraînement du réseau terroriste Al-Qaïda en Afghanistan et d'avoir fait des recherches sur les simulateurs de vol entre autres. Le Saoudien Mustafa Ahmed al-Houssaoui est soupçonné d'avoir fourni aux terroristes de l'argent, des vêtements occidentaux, des chèques de voyage et des cartes de crédit. Enfin, le Pakistanais Ali Abdelaziz Ali, neveu de Khaled Cheikh Mohammed, aurait fourni de l'argent aux pirates de l'air.

Comme lors des précédentes audiences, quelques membres des familles des victimes du 11-Septembre avaient été tirés au sort pour pouvoir venir à Guantanamo assister aux audiences. D'autres suivaient une retransmission vidéo en direct dans des bases militaires à New York et le long de la côte est.

Parmi les proches présents samedi à Guantanamo, Cliff Russell a perdu son frère Stephen, un pompier mort en intervenant sur le site du World Trade Center à New York, dont les tours jumelles se sont effondrées après avoir été percutées par deux des quatre avions de ligne détournés par des terroristes le 11 septembre 2001.

Il a espéré que l'affaire se terminerait par l'exécution des cinq hommes. "Je n'ai pas hâte de voir la mort de quelqu'un d'autre et je n'en tire aucune satisfaction", a-t-il dit. "Mais je ne peux rien imaginer de plus écoeurant, haineux, horrible, quand on pense à ce qui s'est passé".

Suzanne Sisolak, dont le défunt mari Joseph travaillait dans un bureau de la tour nord du WTC, disait vouloir seulement que la procédure avance et que les cinq hommes ne retrouvent pas la liberté. "Ils peuvent les mettre en prison à vie. Ils peuvent les exécuter", a-t-elle expliqué. "Ce qui compte pour moi, c'est que ça ne se reproduise plus".

© La Dernière Heure 2012

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