Monde Kim Jong-un a annoncé qu'il enverrait quatre missiles à proximité de Guam, île paradisiaque du Pacifique sous la tutelle des Américains. Le Japon et les Etats-Unis disent être en mesure de les arrêter en vol. Une bataille de force se joue actuellement entre les trois nations. Sur fonds de menaces, laquelle gagnera le bras de fer ?

Le gouverneur de Guam, Eddie Calvo, explique que l'île reculée du Pacifique s'est habituée à être une cible depuis que Washington y a installé des bases militaires: "Il faut comprendre que même dans le scénario d'une chance sur un million, nous sommes prêts à ce que Guam soit ce qu'elle est depuis des décennies, un territoire américain avec des atouts stratégiques militaires, dans une région très dynamique. Nous sommes prêts à toute éventualité, plus que toute autre communauté américaine".

Selon Joseph Henrotin, docteur en sciences politiques et chargé de recherche au Centre d'Analyse et de Prévision des Risques Internationaux et à l'Institut de Stratégie et des Conflits, la Corée du Nord a plus de chance de subir une humiliation que ses adversaires. ENTRETIEN.


Peut-on envisager une attaque de la Corée du Nord ?

Oui, je pense que c'est envisageable. Le pays a la capacité logistique d'envoyer des missiles depuis longtemps. Si la Corée du Nord, et je dis bien, si elle passe à l'action, il est fort probable qu'elle soit arrêtée en cours de route. Il ne faut pas perdre de vue que la manipulation de ces engins est très compliquée, notamment à cause de la portée. Plus la distance sera longue, plus il y a de risque que l'opération échoue.

Pourquoi divulguer son plan si précisément ?

Pour moi, cela a d'abord été une surprise. Mais ces révélations ne sont pas anodines. Au niveau diplomatique, le droit international reconnaît Guam comme appartenant aux Etats-Unis. Lorsque la Corée dit pouvoir viser les Etats-Unis, elle le peut en visant cette île. Toucher Guam, c'est toucher les Etats-Unis. Au niveau militaire, c'est stupide de dévoiler son plan d'attaque, mais il y a une raison derrière cela. Kim Jong-un ne veut pas selon moi d'une guerre totale. Il veut simplement faire quelque chose de symbolique. Il attend donc une réponse tout aussi "symbolique" de la part de ses adversaires, mais pas une entrée en guerre. La question est : qui sera le plus fort au final ?

Le Japon et les Etats-Unis ont-ils réellement la capacité d'arrêter tous les missiles ?

Oui, tout à fait. D'un côté, le Japon possède un système de défense antimissile, le SN-3. Celui-ci est installé sur trois navires militaires achetés expressément pour ce type de conflit. En 1998, la Corée a déjà envoyé un missile et les Japonais n'ont pas du tout apprécié de le voir passer au-dessus de leur tête. Ils ont dès lors décidé de se protéger.

De l'autre côté, nous avons les Etats-Unis. L'île de Guam est sous leur tutelle depuis qu'elle a été reprise du Japon. C'est un lieu stratégique car le pays y a installé une batterie de systèmes antimissiles THAAD qui a la capacité d'intercepter un engin en vol. Les Etats-Unis possèdent également des bases militaires importantes sur l'île afin de se prémunir des attaques provenant de Corée du Nord et de Chine.

Donc oui, les deux pays peuvent empêcher ces missiles d'atterrir. Après tout, la Corée du Nord annonce quatre missiles, donc c'est jouable. Elle ne prévoit pas une guerre, possiblement "juste" un envoi de ces missiles.

Ne serait-ce pas une forme "d'humiliation" pour le Japon et les Etats-Unis s'ils n'arrivaient pas à arrêter les missiles ?

Je ne pense pas. Les systèmes de défense antimissiles ont de la bouteille. Ils ne sont pas nouveaux et ont pas mal été testés. En toute logique, il devrait y avoir au moins un des quatre missiles qui serait abattu. Si des questions se posent, ce sera au niveau des enjeux techniques. Mais pas au niveau de la capacité de les arrêter. Le Japon et les Etats-Unis ont leur bouclier. Et on l'a vu avec les précédentes guerres menées par les Américains, le pays a les moyens de riposter sur le terrain. Donc il n'y aura pas d'humiliation pour eux.

Le vrai enjeu se trouve en Corée du Nord. Ces missiles n'ont finalement pas une si longue portée et doivent atteindre un territoire de 550 km². Si elle rate sa cible, là ce sera l'humiliation. C'est comme tenter d'attaquer un molosse et de ne pas réussir à le mordre.