Monde

Mis en examen pour "corruption passive" et placé sous contrôle judiciaire dans l'enquête sur les soupçons de financement libyen de sa campagne en 2007, Nicolas Sarkozy a invoqué devant les juges l'absence de "preuve matérielle" et affirmé vivre "l'enfer de la calomnie". Ce jeudi 22 mars, l'ancien président a décidé de s'expliquer en direct sur TF1 face à Gilles Bouleau.


"Je dois vous dire la profondeur de mon indignation. Je ne suis pas venu parler de politique. Je dois la vérité aux Français : je n'ai jamais trahi leur confiance. Je ne suis pas au-dessus des lois mais je ne suis pas en-dessous."

"Je n'ai reçu aucun document m'informant de ma garde à vue. J'ai reçu un coup de téléphone. Mediapart était informé de ma garde à vue 10 minutes plus tard."

"Je n'avais connaissance d'aucun élément puisque je n'avais pas accès au dossier. J'ai aussi des documents à produire. (...) Je vous ai amené un document de la police judiciaire qui a enquêté sur le document fourni par Mediapart (ndlr : Mediapart avait publié entre les deux tours de la présidentielle un document libyen accréditant un financement d'environ 50 millions d'euros). Sur ce document il est écrit : 'Il existe donc une forte probabilité pour que le document produit par Mediapart soit un faux'.

"Je veux que les Français sachent ce qui est en train de se jouer. On m'interroge sur ma campagne de 2007 mais, entre 2011 et 2013, j'étais poursuivi et interrogé sur ma campagne de 2007. Cette fois-là car elle aurait été financée par du liquide obtenu auprès de Liliane Bettencourt par abus de faiblesse. Il y a eu un non-lieu à propos de l'affaire Bettencourt. Maintenant, on revient encore sur cette campagne. Quel est le candidat qui a jamais vu sa campagne et son financement mis au laser comme moi?"

"Il n'y a pas la moindre preuve"

"Les policiers m'ont interrogé sur les sommes en liquide qui auraient circulé pendant ma campagne. 38.000 euros. On est bien loin des allégations folles parlant de 50 millions d'euros. "

"On me demande de ne pas voir M. Guéant et Hortefeux. Si j'avais eu à me mettre d'accord sur quoi que ce soit avec eux, j'avais 5 ans pour le faire. Qu'est-ce qui justifie que je ne puisse plus voir M. Hortefeux qui est mon ami depuis des années?"

"Il est indiqué que j'aurais été compromis de façon passive pour favoriser le régime libyen. C'est une monstruosité. J'ai été le seul chef de l'Etat à recevoir les opposants Kadhafi. Le 10 mars 2011, je reçois à l'Elysée les opposants à Kadhafi. Le 11 mars, M. Kadhafi commence à parler du financement de ma campagne. Il n' a jamais eu un mot avant sur ça."

"J'ai conduit la coalition internationale contre Kadhafi qui avait promis de faire couler des rivières de sang à Benghazi. Avant sa mort, Kadhafi aurait pu mettre en avant les éventuelles preuves qu'il avait contre moi. On sait qu'il enregistrait tout. Il n'y a pas une preuve matérielle. Il n'y a que la haine, la boue, la médiocrité, la malveillance et la calomnie."

"Kadhafi était un fou, un illuminé, qui prenait sans doute des stupéfiants"

"Dans cette bande de mafieux qui me calomnie, il y a le dénommé Takieddine qui a fait de la prison, qui a été condamné pour blanchiment et qui a pillé l'Etat libyen via des sociétés offshores. Je l'ai rencontré en 2002 et 2003. Entre 2004 et aujourd'hui, je ne l'ai jamais revu. Il n'est jamais venu avec des valises pleines de liquide, c'est une ignominie. (...) On a jamais retrouvé la moindre trace d'un rendez-vous entre M. Takieddine et moi. Je suis accusé par des proches d'un dictateur dont nous avons détruit le régime de terreur. Pour qu'il y ait des indices concordants, il aurait fallu qu'ils disent tous la même chose. Où sont les virements? Ces gens-là ne produisent aucune preuve. "

"Kadhafi avait l'habitude de tout enregistrer. C'était un fou, un illuminé, qui prenait sans doute des stupéfiants. Il n'y a pas la moindre preuve."

"On met l'ancien président de la République au même niveau que des assassins. Je n'ai pas l'intention de plaisanter avec ça. C'est la France qui est en jeu, c'est la fonction présidentielle, je ferai triompher mon honneur. Je n'ai pas l'intention de céder le moindre centimètre à cette bande."

"Je ne me plains pas du traitement qui m'est fait. ça fait bien longtemps, depuis que je suis petit, que j'ai compris que ma vie serait passionnante mais que ce serait une vie de combat".

"La politique, c'est fini mais la France, ce n'est jamais fini. Je ne veux pas qu'un Français puisse se dire que j'ai trahi sa confiance. Si on m'avait dit que j'aurais des ennuis à cause de Kadhafi, je me serais dit 'mais vous fumez Monsieur?"."


Que reproche-t-on à Nicolas Sarkozy?

Si les juges d'instruction ont décidé de mettre l'ex-président de la République en examen, après quelque 24 heures de garde à vue, c'est qu'ils estiment qu'il existe des "indices graves et concordants" à son encontre. Nicolas Sarkozy est accusé d'avoir reçu 50 millions d'euros du dictateur libyen Mouammar Kadhafi pour financer sa campagne électorale de 2007. Nicolas Sarkozy est donc accusé d'avoir utilisé de l'argent libyen en étant conscient qu'il s'agissait d'une transaction illégale et d'avoir dépassé le plafond de financement de campagnes électorales qui s'élève à 18,5 millions d'euros.

Quels sont les nouveaux éléments de l'enquête?

Cette affaire, Nicolas Sarkozy la traîne depuis 5 ans. Mais l'enquête s'est récemment accélérée. Selon Le Monde, plusieurs anciens dignitaires du régime Kadhafi auraient livré des témoignages confirmant les soupçons de financement illicite. Ziad Takieddine, homme d'affaires franco-libanais, a assuré avoir remis entre fin 2006 et début 2007 trois valises contenant 5 millions d'euros en provenance du régime de Kadhafi à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, et à son directeur de cabinet Claude Guéant.

D'autres dignitaires libyens ont toutefois démenti tout financement de la Libye de Mouammar Kadhafi, que Nicolas Sarkozy avait reçu en grande pompe à l'Elysée en 2007.

Il n'empêche qu'un rapport de l'office anticorruption, daté de septembre, pointe une circulation importante d'espèces dans l'entourage de Nicolas Sarkozy durant la campagne 2007. Interrogés, Éric Woerth, trésorier de la campagne, et l'un de ses adjoints, Vincent Talvas, ont assuré que l'argent provenait de dons anonymes, une justification contestée par d'autres protagonistes de la campagne. Les investigations ont aussi mis en lumière plusieurs opérations suspectes, notamment un virement de 500.000 euros perçu par Claude Guéant en mars 2008. L'ex-secrétaire général de l'Élysée est également mis en examen dans cette enquête notamment pour "blanchiment de fraude fiscale en bande organisée". A ce titre, Nicolas Sarkozy, placé sous contrôle judiciaire, a interdiction de s'entretenir avec Claude Guéant.