New-Tech Sur CNN, le PDG de Twitter, Jack Dorsey, s'est dit désarmé pour lutter contre les fake news. Comment ces dernières se répandent-elles sur le réseau social ? Comment la société réagit-elle face aux critiques émises à son encontre ?

Le diagnostic est connu de tous. Mais quand il sort de la bouche du dirigeant d'un des plus grands réseaux sociaux du monde, cela prend une dimension supplémentaire. "Nous avons constaté tous les problèmes sur notre service : les abus, les trolls, le harcèlement, la désinformation... Nous en sommes arrivés à un point où nous avions l'impression que nous ne faisions que réagir". Cette déclaration du PDG de Twitter a un goût d'impuissance. La plateforme qui rassemble des centaines de millions de personnes ne sait que faire face aux fake news.

Une stratégie de suppression qui a ses limites

Faut-il supprimer les profils liés à des propagateurs de fausses nouvelles ? Twitter est de cet avis. Cette année, des dizaines de millions de comptes ont été supprimés par l'oiseau bleu. Jusqu'à 13 millions en seulement une seule semaine au mois de mai dernier. Un véritable nettoyage de printemps.

Mais il a suffi d'un cas pour faire revivre la polémique début août : celui d'Alex Jones. Que faire face à ce théoricien du complot ? Le bannir pour lutter contre le type d'informations qu'il diffuse ? Le laisser en place parce que Twitter n'est pas censé être la police du net ? Finalement, Twitter a choisi de couper la poire en deux : suspension pour une semaine. Est-ce que cela suffirait à calmer les ardeurs du conspirationniste ? Jack Dorsey veut y croire. "Je ne sais pas, mais ça vaut le coup d'essayer".

Le calvaire de Twitter ne s'arrête pourtant pas là. Alex Jones est un grand soutien de Donald Trump. Le président américain est donc intervenu sur Twitter pour dénoncer la "discrimination" des réseaux sociaux envers les "voix républicaines". Depuis, il appelle à lutter contre les "fake news" qui seraient répandues par des journaux progressistes comme le New York Times qui s'opposent à lui. Alors qu'il est lui-même régulièrement accusé d'en diffuser.

Fake news en folie

Pour prendre un peu de recul, des chercheurs du MIT ont voulu savoir quelle était l'ampleur du mal. Ils ont croisé les données des six organisations indépendantes de fact-checking. Puis ils ont identifié une série d'informations erronées diffusées sur Twitter. Les résultats tombent après avoir épluché près de 126.000 cas diffusés de 2006 à 2017. Une fausse information a 70 % de chances en plus qu'une vraie d'être relayée. Pire : elle est vue par un nombre beaucoup plus important d'utilisateurs. Elle est retweetée de 1.000 à 100.000 fois en moyenne, contre 1.000 fois pour une actualité vérifiée. "La vérité met environ six fois plus de temps à toucher 1.500 personnes, et environ vingt fois plus de temps à déclencher une cascade d'au moins dix retweets", comme il l'est noté dans le rapport.

Des chiffres qui ne se rassurent pas du tout. Mais les auteurs de l'étude ne blâment pas pour autant directement Jack Dorsey et ses comparses. Selon eux, le principal coupable, ce serait chacun d'entre nous. Nous sommes sensibles à ce qui nous procure des émotions comme l'étonnement ou la peur. Les polémistes en herbe l'ont bien compris. Ils exploitent ce sentiment tout à fait humain à son maximum. Il suffit de coupler cela avec le mégaphone que représentent les réseaux sociaux et la recette est toute trouvée. Voilà comment toucher un grand nombre de personnes à un moindre coût, avec une efficacité implacable.

La naissance de la machine infernale...

Twitter n'est pas pour autant innocente dans l'histoire. Pour le comprendre, il faut remonter aux sources de son algorithme, autrement dit des calculs informatiques qui créent votre page d'accueil sur le site. En 2015, Twitter est à la traîne. Facebook compte cinq fois plus d'utilisateurs que lui. Instagram et Snapchat menacent eux aussi de lui voler la vedette. Il faut réagir. Le PDG Dick Costolo cède sa place à Jack Dorsey et une révolution s'annonce. Twitter adopte peu après un algorithme qui se rapproche de celui de Facebook.

Au programme : emphase sur les publications populaires, les profils que vous suivez, le style qui tweet qui vous plait... Bref, Twitter fait tout pour que vous voyiez ce qui vous intéresse. En analysant vos moindres faits et gestes, il détermine votre personnalité, vos opinions politiques ainsi que vos passe-temps préférés. Vous finissez par avoir un site fait sur mesure pour votre bon plaisir.

Avec des conséquences très graves

Le problème, c'est que vous êtes progressivement isolé de ce qui serait susceptible de ne pas vous convenir. Pour le réseau social, c'est parfait parce que cela fait de vous un utilisateur assidu. Mais cela vous éloigne aussi de toute une série de publications. Si vous aimez tel type de média, vous ne verrez plus les autres. Aux États-Unis, ceux qui n'aiment pas Trump ont davantage de chance de ne pas le voir. L'inverse vaut aussi. Si quelqu'un a une affinité pour les théories du complot, il sera probablement encore plus exposé aux articles de ce genre. C'est ce que l'on appelle la "bulle filtrante". Puisque les fake news sont particulièrement attractives, on peut voir un grand nombre de bulles filtrantes "pro-fake news" apparaître. Le cœur du problème se situe ici.

Un journaliste de Slate qui s'est intéressé à l'algorithme de Twitter a pu s'en rendre compte. Il s'est retrouvé régulièrement exposé aux tweets du président américain. Même s'il ne partage pas son point de vue, il a suffi qu'il s'intéresse à ses multiples polémiques pour le retrouver sur sa page d'accueil. Il suit aussi toutes sortes de médias, qu'ils soient de son bord politique ou pas. Mais l'algorithme ayant compris son penchant pour le libéralisme, il l'a isolé des commentaires conservateurs si ce n'est ceux de Trump. En résumé, tout est fait pour qu'il apprécie son passage sur le site. Tous ses efforts pour avoir un fil d'actualité modéré et diversifié se sont révélés vains. L'algorithme l'a percé à jour.

Cette formule a permis à Twitter de repartir sur de bons rails. Il entretient sa nouvelle dynamique et le train continue de fonctionner jusqu'à aujourd'hui. Mais en empruntant la même ligne de chemin de fer que Facebook, il traverse la même tempête médiatique des fake news. Lui faut-il changer de formule ? Le problème est que le train Twitter est devenu accro aux algorithmes. Ils lui garantissent sa popularité, voire sa survie. Les modifier, c'est prendre le risque de voir les locomotives ralentir puis s'arrêter complètement.