Société Le 17 août 1996, les corps de Julie et Mélissa étaient retrouvés à Sars-la-Buissière

BRUXELLES Traditionnellement festif, le week-end du 15 août est l'occasion des réjouissances les plus diverses aux quatre coins du pays. Mais en 1996, la fête a été gâchée. Tout commence pourtant par une bonne nouvelle puisque, le 15 août, les enquêteurs de Neufchâteau retrouvent, dans la cave d'une maison de Marcinelle, Laetitia Delhez, enlevée une semaine auparavant à Bertrix, et Sabine Dardenne, disparue trois mois plus tôt à Kain (près de Tournai).
C'est le témoignage d'un habitant de Bertrix qui avait relevé le numéro de plaque d'une camionnette lui paraissant suspecte qui a permis de mettre la main sur Marc Dutroux. Celui-ci est arrêté le 13 août chez lui, à Sars-la-Buissière.
Trois autres suspects qui vont devenir tristement célèbres sont également arrêtés à ce moment-là. Il s'agit de Michelle Martin, l'épouse de Marc Dutroux, de Michel Lelièvre et de Michel Nihoul, remis en liberté depuis.
Ce sont les aveux de Dutroux qui permettent la libération de Sabine et Laetitia. Mais le soulagement provoqué par cette libération se transforme très vite en crainte de découvertes macabres dans le chef des enquêteurs.
Des craintes qui s'avéreront justifiées. Le 17 août, Dutroux finit par avouer, sous la pression des enquêteurs, la mort de Julie et Mélissa. Il désigne l'endroit, dans son jardin de Sars-la-Buissière, où les corps des deux fillettes enlevées le 24 juin 1995 sont enterrés.
Les enquêteurs vont alors entreprendre des fouilles à grande échelle avec des méthodes de pointe on se souviendra du super- intendant de Scotland Yard, John Bennet, et de son scanner dans les différentes maisons et terrains de celui qui, de trafiquant de voitures volées sans grande envergure, est rapidement devenu l'ennemi public numéro un.
Mais ce n'est que le 3 septembre que les fouilles mèneront à la découverte des restes d'An et Eefje. Les deux jeunes Flamandes de 19 et 17 ans, enlevées à la côte un an plus tôt, sont retrouvées à Jumet, dans le bungalow de Bernard Weinstein, un complice de Marc Dutroux assassiné par ses soins et découvert dans la même fosse que Julie et Mélissa.
La Belgique est en état de choc. C'est quasiment à des funérailles nationales que les fillettes ont droit à la basilique Saint-Martin de Liège ainsi que sur les routes empruntées par le cortège funèbre qui les mène à leur dernière demeure. L'émotion et l'indignation submergent la population belge.
Une indignation qui atteindra son comble avec les révélations faites dans les jours et les semaines qui ont suivi. Les circonstances horribles du décès des gamines qui, faute de soins, sont mortes de faim et de soif, les révélations sur les errements de l'enquête et les dysfonctionnements de l'appareil judiciaire, aussi bien du côté de la police et de la gendarmerie que du côté de la justice, vont contribuer à créer un mouvement spontané de l'opinion publique qui clamera son ras-le-bol lors de la Marche blanche et qui débouchera notamment sur la réforme des polices.

Un feuilleton à rebondissements

Une affaire nébuleuse, des péripéties en série et des acteurs hors du commun

BRUXELLES Depuis la découverte des corps de Julie et Mélissa dans la propriété de Marc Dutroux à Sars-la-Buissière, de l'eau a coulé sous les ponts et de l'encre dans les journaux. Après la découverte des corps, un feuilleton juridico-politico-médiatique va démarrer en fanfare.
C'est d'abord le procureur du Roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, qui met le feu aux poudres en déclarant, lors d'une émission de télévision: `J'irais jusqu'au bout Si on me laisse faire.´ Une phrase anodine qui accrédite pourtant la thèse des protections et donc, par extension, des réseaux de pédophile gravitant dans les hautes sphères du pouvoir. Une thèse soutenue par les parents des victimes et une bonne partie de l'opinion publique.
Le 14 octobre 1996, la Cour de cassation viendra apporter de l'eau au moulin de ceux qui accréditent cette thèse en dessaisissant le juge d'instruction Jean-Marc Connerotte du dossier Dutroux. Celui qui a permis l'arrestation de Dutroux, la libération de Sabine et Laetitia et tout le déballage qui a suivi a eu le malheur de participer à un dîner spaghetti donné par des proches de Laetitia Delhez.
Il sera remplacé par le juge Langlois qui n'a jamais réussi à gagner la confiance des parents comme celle du public. Pourtant, ce magistrat effectue son travail consciencieusement. Mais en toute discrétion.
Le 24 octobre, c'est le monde politique qui entre dans la danse avec l'ouverture des travaux de la commission Dutroux. Présidée par Marc Verwilghen, un discret parlementaire VLD devenu aujourd'hui ministre de la Justice et un des hommes politiques les plus populaires en Belgique, la commission va mettre au grand jour devant les caméras de télévision les dysfonctionnements de l'appareil judiciaire dans le dossier Dutroux.
Il apparaît en effet que la gendarmerie enquêtait seule sur Dutroux et ses agissements depuis un bon moment et le considérait comme suspect dans le dossier Julie et Mélissa. Le problème, c'est que ni la police judiciaire de Liège ni le parquet n'étaient au courant de cette enquête. Manque de communication, volonté de tirer la couverture à soi, peu importe: les deux gamines sont mortes par la faute du système.
La juge d'instruction liégeoise Martine Doutrèwe, toujours vilipendée par les parents pour son manque d'efficacité, est sortie indemne de son passage devant la commission. Il n'en va pas de même pour l'état-major de la gendarmerie et surtout pour les pions qu'étaient les gendarmes Lesage et Michaux. Le premier était censé transmettre des informations à la juge d'instruction, ce qu'apparemment il n'a pas fait. Le second a perquisitionné la maison de Marcinelle alors que Julie et Mélissa s'y trouvaient encore. Il ne les a pas trouvées. Le rapport de la commission sera approuvé le 15 avril 1997.
La tension retombe quelque peu jusqu'au 23 avril 1998 lorsque Dutroux s'évade en pleine après-midi du palais de justice de Neufchâteau alors qu'il consultait son dossier. Il est rattrapé trois heures plus tard par un garde forestier dans le bois de Straimont. Les ministres de la Justice et de l'Intérieur, Stefaan De Clerck et Johan Vande Lanotte, sont contraints de démissionner, tout comme d'ailleurs le chef d'état-major de la gendarmerie, le général Willy Deridder. Dutroux sera quant à lui condamné à 5 ans de prison pour sa tentative d'évasion.
Une broutille en regard de ce qui pourrait l'attendre lors de son procès devant la cour d'assises qui clôturera un des plus grands feuilletons criminels du 20e siècle. Ce procès pourrait être fixé, selon le parquet général de Liège, en 2002. Mais cette date n'est encore qu'une vague prévision qui peut varier en fonction des recours qui pourraient être introduits par les différentes parties.