Ces personnes chargées d'annoncer la mort

Geoffrey Favier Publié le - Mis à jour le

Société

"Je ne peux pas rentrer avec ça à la maison, il faut que je le dépose quelque part"


BRUXELLES L'an dernier, en Belgique, 858 personnes ont perdu la vie à la suite d'un accident de la route. Arrivés sur les lieux du sinistre, les policiers ont plusieurs tâches à accomplir : balisage de la voirie, maintien à l’écart des badauds, relevé d’indices susceptibles d’expliquer le déroulement des faits, accueil des témoins, etc. Lorsque la victime a été identifiée, la zone de police locale, dans laquelle est domiciliée l'accidentée, doit être contactée. C’est à ces agents, généralement accompagnés d’un membre du Bureau d’Assistance aux Victimes (BAV), qu’incombe la lourde tâche d’annoncer le décès aux proches.

Une fois avertis, les officiers de la zone de police locale vont s'assurer d’avoir toutes les informations nécessaires : identité de la victime, les personnes à prévenir (trouvées grâce au registre national), la présence d’un agent de quartier ou non, les circonstances de l’accident et l’état du corps. "On veut éviter le manque d’informations et les mésententes", souligne Audrey Vandermalière, consultante au BAV de la zone Montgomery, à Bruxelles.

Ces agents veilleront également à conserver les effets personnels de la victime. "C’est très important. Je me souviens d’un cas pour lequel on a dû chercher une chaussure parce que la personne était dans le coma et avait une chance d’en sortir. Il s’avère qu’elle portait des semelles particulières. Il fallait donc absolument retrouver cette chaussure", se souvient Mme Vandermalière.


Une préparation minutieuse et précautionneuse

"Il faut être bien préparé", déclare l’inspecteur principal Christophe Dumoulin. "On ne peut pas arriver chez les gens sans connaître les circonstances exactes de l’accident." De plus, l’annonce du décès est soumise à certaines conditions : deux personnes au minimum doivent être présentes, la seconde servant de "soutien" à l’annonceur. La présence d’un agent en uniforme est également obligatoire, "pour officialiser la chose", précise Mme Vandermalière.

Mais d’autres précautions sont à prendre, des petites attentions auxquelles on ne penserait pas forcément. "Il faut éteindre sa radio et son GSM. Imaginez l’effet que produirait une sonnerie quelque peu fantaisiste brisant le silence suivant l’annonce du décès. Ce serait désastreux", ajoute Audrey Vandermalière. Il est également recommandé de manger et d’aller aux toilettes, "parce qu’on ne sait pas combien de temps va durer l’intervention".


L’annonce : tact, silence, franchise

"Il faut être direct, clair et concis. On ne va pas paraphraser. On s’assure premièrement que l’on s’adresse à la bonne personne et ensuite on se lance", énumère Christophe Dumoulin. Il ne s’agit donc pas de tourner autour du pot. Si la victime a subi des séquelles graves, cette précision doit être apportée. Les agents n'hésiteront pas non plus à reformuler la nouvelle, afin de s’assurer qu’elle a bien été assimilée. Cependant, il existe tout un vocabulaire et une méthodologie à utiliser. Il est, par exemple, important de respecter le silence, de ne pas le briser. "Cela permet à la personne de saisir la nouvelle", explique Mme Vandermalière. "Il faut aussi absolument éviter les termes comme 'cadavre' ou 'dépouille'. Cela marquerait une rupture bien trop forte car, quelques heures auparavant, le proche était encore en vie." Il est donc préférable, quand cela est possible, d’appeler la victime par son prénom ou par son statut ("votre fils", par exemple).

Des propos partagés par Marie Verbeeren, psychologue au bureau de Parents d’Enfants Victimes de la Route (PEVR), qui ajoute : "Il faut faire en sorte d’apaiser la personne, il faut qu’elle garde un souvenir moins pénible de l’annonce". Pour y parvenir, on fait asseoir le proche, on se montre affectueux envers lui, par exemple, en lui donnant la main ou en lui touchant le genou. "Il faut offrir un accueil de qualité et décharger les proches des victimes au maximum", déclare la commissaire Sandrine Hucorne, de la Direction de la police de la route (DAH). "On doit combiner notre fonction d’agent de police avec celle d’assistance aux victimes."

Parfois, il arrive qu’il faille faire face à des réactions pour le moins inattendues. "Je me souviens d’un cas, relate Christophe Dumoulin, où après l’annonce du décès de son fils de 19 ans, une mère s’est tout bonnement mise à rire. L’annonce a déclenché chez elle un véritable fou rire." Des réactions de ce genre sont évidemment exceptionnelles. Mais elles rappellent que l'adaptation doit toujours être de mise, comme les membres de PEVR l’expliquent aux policiers lors de conférences : "Quand vous partez faire une annonce, allez-y avec le cœur, oubliez la théorie. Le policier a la clé pour que commence le travail de deuil." Dans le cas présent, le beau-père du jeune homme, ayant plus de recul, a pris les choses en main.


Au-delà de l’annonce, un suivi qui a ses limites

Le travail du personnel du Bureau d’Assistance aux Victimes ne s’arrête pas à l’annonce du décès. Un suivi est assuré à court, moyen ou long terme, selon le cas. Cela peut, par exemple, être le fait de régler des problèmes administratifs qui font suite au décès. "Les gens sont parfois perdus, alors nous sommes là pour les aider", stipule Audrey Vandermalière. Mais certaines limites s'imposent. "Il arrive, par exemple, qu’on nous demande d’assister aux funérailles. Généralement, nous refusons, à moins que les médias ne soient présents. Alors nous accompagnons la famille afin de faire face à la situation."

En outre, il n’est pas rare que les proches des victimes contactent les membres du BAV des mois, voire des années, après l’accident afin de répondre à des questions restées en suspens. "Une maman m’a appelé après un laps de temps relativement important pour savoir si son enfant avait souffert… J’ai dû faire des recherches afin de répondre à sa question et lui permettre de passer à autre chose", confie Mme Vandermalière.

De manière plus réjouissante, sinon gratifiante, les policiers et/ou les membres du BAV reçoivent des remerciements de la part des proches de la victime. Une lettre envoyée au commissaire Hucorne l’atteste : une mère remerciait les policiers et les urgentistes pour l’accompagnement de son fils dans ses derniers instants et pour le soutien qu’ils lui ont apporté.


Une mission chargée émotionnellement

On s’en doute, l’annonce du décès d’un illustre inconnu, d’une connaissance ou d’un proche, n’est pas chose aisée, surtout lorsqu’elle est récurrente (près de 300 fois pour Audrey Vandermalière !). La charge émotionnelle est importante. "Même quand on prend un peu de bouteille, concède Christophe Dumoulin, c’est quelque chose de très difficile. Personne n’aime le faire mais ça fait partie du métier."

Tant le policier que la consultante insiste sur une chose : la connaissance de ses propres limites. Selon la situation, selon le moment et le vécu plus ou moins récent de chacun, les annonceurs ne sont pas toujours prêts. Il est dès lors primordial de le dire, afin d'éviter de réaliser une mauvaise intervention. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’après une annonce, le policier informe le dispatching de son malaise : "Je suis 'out' pendant un certain temps, vous m’oubliez", avant de repartir.

Ces situations nécessitent d'être capable de garder une certaine distance et de se confier. "Il faut que je me nettoie la tête, que je parle avec des gens", confie Mme Vandermalière. Des propos corroborés par Christophe Dumoulin : "Je ne peux pas rentrer avec ça à la maison, il faut que je le dépose quelque part. Notre passage ne détruit pas une vie, mais il la change pour toujours".

© La Dernière Heure 2012

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