Société Les dangers, sur la route des lieux saints : 7.000 au départ, 2.000 au retour.

Le 2 avril 1118, voici 900 ans, mourait, en Terre Sainte, Baudouin Ier, premier roi chrétien de Jérusalem. Tout le monde - surtout en Belgique - dira : "Non, le premier fut Godefroy de Bouillon." Nos livres d’Histoire nous l’enseignent. Dans les faits, Godefroy, parce qu’il était extrêmement pieu, avait été désigné par le pape chef de l’expédition alors que l’aîné des barons, Raymond IV de Toulouse, était reconnu par tous comme le militaire le plus expérimenté.

Mais, dès la prise de la ville, le 22 juillet 1099, c’est bien Godefroy qui fut élu par ses pairs roi de Jérusalem. Il accepta la responsabilité, mais pas la couronne : il ne voulait pas être roi "là où le Christ avait subi la Passion". Dès lors, il régna en tant qu’avoué du Saint-Sépulcre. Dans son esprit, c’était une manière d’imposer Jérusalem, désormais ville chrétienne, comme une terre papale. Godefroy de Bouillon ne régna qu’un an : il est mort, au retour d’une expédition à Damas, le 18 juillet 1100. Son frère, Baudouin de Boulogne, lui succéda et il accepta, lui, le titre de Roi de Jérusalem. Il était donc bien le premier à le porter.

Aujourd’hui, les Historiens luttent contre les lieux communs que les livres d’école ont nourris, à propos des Croisades.

Le mot, déjà ! Croisades et Croisés n’apparaissent dans le vocabulaire qu’au XIXe siècle. À l’époque, on parle, selon le contexte, tantôt de pèlerinages, tantôt d’expéditions.

Une Guerre sainte ? Pas tant que ça ! Si l’on s’en tient aux seules choses de la religion, le vrai rival de Rome, c’est le Grec, l’orthodoxe. L’Islam ? Un grand inconnu qui ne dérange guère. Les Arabes occupent Jérusalem depuis le VIIe siècle et ils sont contents de faire des affaires et de commercer avec les pèlerins.

Mais la route vers Jérusalem est longue et semée d’embûches. Ces pèlerins qui vont en caravaniers sont-ils seulement informés des dangers ? Parmi eux, des pauvres espèrent le salut éternel; ou des handicapés rêvent d’une guérison miraculeuse. En chemin, les vivres viennent à manquer ? On achète du pain à prix d’or. Il y a des droits de passage à acquitter, des guides à rétribuer, qui vous montrent la route. Des déserts à traverser. La soif… Des récits racontent que certains buvaient leur urine ou, pire, trempaient un linge dans les latrines pour humecter leurs lèvres.

Surtout, il y a les Turcs ! Quand on parle des Turcs, en ce temps-là, ce ne sont pas les Turcs de Constantinople, la capitale byzantine, dont certains forment des légions fidèles à leur empereur que, chez nous, on appelle l’empereur grec : ce sont des peuples de l’Anatolie soumis à des maîtres de guerre, des pillards qui, pour les pèlerins, constituent un danger permanent. Ils sont nombreux à avoir rêvé d’aller prier sur le tombeau du Christ, entrepris le voyage et trouvé la mort dans les attaques de ces Turcs. D’autres pèlerins ont été faits prisonniers et s’ils ne pouvaient verser une rançon, ils étaient vendus sur les marchés des esclaves.

Ces caravanes de pèlerins étaient souvent conduites par des princes et des évêques, entourés d’hommes en armes. Avec, déjà, des bannières brandissant la croix. Ces seigneurs emmenaient leur plus belle vaisselle et de grosses sommes en pièces d’or. Convoitées par les pillards. En 1064, une expédition tourna au désastre. 7.000 au départ; moins de 2.000 au retour. L’évêque d’Utrecht avait été abandonné dans le désert, blessé et déshabillé.

Puis, en 1073, des Turcs radicaux prennent la ville de Jérusalem et ils en refusent l’accès aux chrétiens. Cela n’arrête pas les candidats au pèlerinage. Le 27 novembre 1095, le pape Urbain II lance un appel. Cela va être la ruée vers Jérusalem, vers le tombeau du Christ.

Godefroy, un français de Bouillon

Deux tours du château de Bouillon datent encore de son époque

L’appel du pape Urbain II, relayé par les prêtres dans les églises, par des moines mais surtout par des fanatiques religieux (le plus connu est Pierre l’Ermite), va avoir des conséquences auxquelles personne ne s’attendait. Longtemps avant les seigneurs, ce sont des chrétiens ordinaires qui, par hordes, en caravanes, partent à pied pour 4.000 km vers la Terre Sainte. Pour la plupart, ils ne savent absolument pas où ils vont : après trois jours de marche, apercevant un château, certains demandent si c’est Jérusalem. Ils n’ont pas de quoi payer les droits de passage ou les vivres : ils vont piller. En pillant, ils s’enivrent. Saouls, ils violent. Et ils provoquent la colère et la haine des populations locales. Alors, le pape lance un appel aux seigneurs : il faut les rejoindre et maîtriser la situation.

Godefroid de Bouillon est nommé chef de l’expédition. Il est le frère de Baudouin de Boulogne. Godefroy est bel et bien le fils du comte Eustache II de Boulogne. Il est probable qu’il soit né à Boulogne-sur-Mer. Mais il a grandi et a reçu son éducation de chevalier chez son oncle, Godefroy III le Bossu, dans le château de Bouillon. Deux des tours du château datent encore du temps de ces deux Godefroy.

Godefroy - le nôtre - a quitté son château de Bouillon le 15 août 1096. Sur sa route, il essuie les colères des populations pillées. À Tulln, sur le Danube, on ne l’autorise à passer que s’il laisse en otages, pendant quelques jours, son frère Baudouin, sa femme et ses enfants. Tous atteindront Constantinople le 23 décembre.

Godefroy et Baudouin de Boulogne ne sont pas seuls à avoir pris la route. Bohémond, comte de Tarente, est parti d’Italie. Il arrivera à Constantinople quatre mois après Godefroy. Raymond IV de Toulouse et Robert II de Normandie ont pris chacun une route différente.

Arrivé le premier à Constantinople, Godefroy négociera avec l’empereur grec qui acceptera de le soutenir à condition que lui soient livrés les territoires conquis par les Francs. Chacun promit. Aucun ne tint sa parole.

Aux portes de la Syrie, véritable verrou sur la route de la Terre Sainte, la ville d’Antioche était occupée par les Turcs. Le 28 juillet 1098, après huit mois de siège, Antioche était prise par les Francs. Pour sécuriser la route vers Jérusalem, ils s’emparent aussi des villes-forteresses d’Edesse et Ma’arrat. Les Turcs tentent alors de défendre Jérusalem, mais après cinq semaines de siège, le 20 août, les chevaliers entrent triomphalement dans la ville.

Aussitôt, il y a un rush des Occidentaux vers Jérusalem. C’est moins religieux qu’intéressé. Les princes scandinaves ou italiens espérent s’approprier des terres tandis que, sur place, les Francs construisent des tours et des châteaux afin de sécuriser les routes.

L’ordre des Templiers est créé par des moines afin de protéger les pèlerins sur les chemins et celui des Hospitaliers, par d’autres moines, pour créer des structures d’accueil. Tous ces moines ont dû prendre les armes pour défendre les chrétiens dont la présence irritait surtout les Fatimides d’Égypte, des musulmans chiites radicaux qui attaquèrent Jérusalem pendant cinq années de suite. Ils furent toujours refoulés.

L’Empereur grec de Constantinople ne voyait pas, lui non plus, ces implantations d’un bon œil. On dit qu’il faisait conduire, par ses guides, des pèlerins occidentaux en terrains turcs où ils étaient attaqués. L’empereur, de son côté, criait lui aussi à la trahison.

Le mythe de Richard coeur de Lion

Roi d’Angleterre, il a vécu dans le sud de la France et il ne parlait pas la langue

Richard Cœur de Lion ! Les aventures de Robin des Bois en font le bon et son frère, Jean sans Terre, est le mauvais, celui qui aurait profité de ce que Richard l’héroïque partait à la troisième croisade pour lui ravir le trône d’Angleterre. Les choses ne se sont pas passées ainsi.

D’abord, Richard, s’il était, par succession de son père, roi d’Angleterre, était aussi duc d’Aquitaine et il préférait le soleil du Midi. C’est là qu’il vécut. Dans sa vie, il n’a passé que quelques mois en Angleterre et il ne parlait guère la langue. Lorsqu’il s’en alla aux croisades, il confia la régence du pays à deux seigneurs alors que, légitimement, elle aurait dû revenir à son frère. Qui, avec l’appui de la mère, ne fit que réclamer son dû.

L’épopée de Richard Cœur de Lion : ses combats contre Saladin. Salah-ad-Dîn ! Vizir du Caire, émir de Damas et d’Alep. Un général qui paraît invincible et qui, en 1187, a repris Jérusalem aux Francs.

À Rome, Grégoire VII ne fut pape que pendant deux mois, mais cela lui laissa le temps de réconcilier le roi de France et celui d’Angleterre, les Occidentaux avec l’empereur grec et il supplia les seigneurs de partir au secours des chrétiens de là-bas. Des flottes s’en sont allées de Sicile, de Pise, de Flandre et du Danemark. L’empereur germanique Frédéric Barberousse quitte Mayence le 27 mars 1188. Il n’arrivera jamais : il s’est noyé le 10 juin 1190 en traversant à cheval un torrent dans les montagnes de Turquie.

Richard Cœur de Lion a pris la route plus tard : il avait attendu le départ de son rival, le roi de France, Philippe Auguste, dont il se méfiait. Ils ont pris la mer en 1190. Richard a passé l’hiver en Sicile. Il conquit Chypre en passant et arriva en Terre Sainte, à Acre, le 7 juin 1191.

Dès le mois de juillet, le roi de France, malade depuis son arrivée, rembarque. Richard continue seul le combat et, contre l’invincible Saladin, il ira de victoire en victoire, traitant son ennemi avec tant de respect et d’amitié qu’il laissera Jérusalem à Saladin, en lui faisant jurer de garantir aux chrétiens le libre accès aux lieux-saints. Saladin autorisera aussi la présence de prêtres et de diacres grecs. Richard estimait que les lieux saints ne seraient pas mieux gardés que par son adversaire musulman.

Le 9 octobre 1192 , il quittait la Palestine, déguisé en marchand et protégé par des Templiers. Sans doute l’un d’entre eux l’a-t-il trahi. Il fut intercepté près de Vienne le 21 décembre et gardé en otage par l’empereur germanique jusqu’au début mars de 1194, lorsque sa mère versa une énorme rançon. C’était les mœurs de ce temps-là. Néanmoins, Richard rentra dans ses terres en champion de la chrétienté. D’où le mythe !

Les 8 croisades

De 1096 à 1270

PREMIÈRE CROISADE Godefroy de Bouillon 1096-1099

La prise de Jérusalem par Godefroy de Bouillon.

DEUXIÈME CROISADE Louis VII 1147 - 1149

Pour une forteresse reprise par les Turcs, à Edesse, le pape lança un appel. Les chevaliers du temps de Godefroy de Bouillon étaient allés de victoire en victoire; ceux de Louis VII et de l’empereur allemand Conrad III allèrent de défaite en défaite. Ils étaient partis trop confiants. Ils emmenaient femmes, enfants, domestiques, vaisselle précieuse, tout leur or. En Anatolie, la reine Aliénor d’Aquitaine avait ordonné qu’on dresse les tentes au creux d’une vallée : c’était s’exposer aux attaques des Turcs des montagnes. En plus, sur place, les chevaliers arrivés un demi-siècle plus tôt s’étaient accommodés au voisinage des musulmans. Ils ne comprenaient pourquoi ces princes-pèlerins venaient compliquer leurs affaires.

TROISIÈME CROISADE Richard Cœur de Lion 1187-1192

Roi d’Angleterre, Richard Cœur de Lion s’entend avec son rival musulman, Saladin.

QUATRIÈME CROISADE Baudouin de Hainaut 1204

En Europe, beaucoup ne supportaient pas l’idée que Jérusalem soit rendue aux musulmans. Six barons allèrent à Venise pour armer une flotte capable de transporter 4.500 chevaliers, autant de chevaux, 9.000 écuyers, 20.000 fantassins et des vivres pour neuf mois. Il leur fallut emprunter et ils ne trouvèrent pas de quoi payer. Le fils de l’empereur grec se présenta alors pour leur demander secours : son père venait d’être déposé par un rival. Les barons suivirent leur intérêt : la conquête de Constantinople et le pillage de ses ors leur offriraient de quoi rembourser leurs créanciers, avec un énorme bénéfice sur l’opération. Ce fut un véritable pillage. La population était humiliée et l’église Sainte-Sophie profanée. Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, né à Valenciennes, en 1172, était, à 32 ans, proclamé empereur latin de Constantinople qui est restée aux mains des Francs jusqu’à ce que les Grecs parviennent à la reconquérir, en 1261.

CINQUIÈME CROISADE En Égypte 1213 - 1221

Jérusalem était toujours aux mains des musulmans. Le pape Innocent III s’en mêla... Il appela les seigneurs à partir. Sur place, ils constatèrent que tout allait bien : personne n’avait besoin d’eux. Il reste de cette épopée une solide forteresse, Château-Pèlerin. Avant de rentrer, Jean de Brienne décida d’aller au secours des chrétiens de la ville égyptienne de Damiette, dans le delta du Nil. La ville fut prise le 5 novembre 1219. Mais le 3 juin 1221, les Francs étaient contraints de l’abandonner sans combattre.

SIXIÈME CROISADE Frédéric II 1228 - 1229

Menacé d’excommunication par le pape, l’empereur germanique Frédéric II fut contraint de partir finalement en Terre Sainte où il préféra la négociation à la guerre. Grâce à lui, Jérusalem redevint capitale d’un royaume chrétien comprenant Bethléem et Nazareth, ainsi que les châteaux de Jaffa, Césarée, Sidon et de Sainte-Marie. Il était convenu, avec les chefs musulmans, de respecter "le temple que les Sarrasins de ce pays ont en grande vénération. Ils pourront s’y rendre en pèlerins pour y prier selon leurs coutumes".

SEPTIÈME CROISADE Saint-Louis 1244 - 1254

Jésuralem a été conquise par des hordes venues d’Asie. Le roi de France Louis IX, notre Saint-Louis, part aussitôt. Sur place, il est fait prisonnier. Libéré contre rançon, il négocie un accord pour les pèlerins et les chrétiens de Terre Sainte.

HUITIÈME CROISADE L’échec 1269 - 1270

Les papes continuent à supplier les seigneurs de partir délivrer Jérusalem, mais en vain. Les conflits en Europe ont pris la priorité. Certains partent. Mais sans enthousiasme. Jacques Ier d’Aragon, par exemple, prit la mer, en 1269, avec 30 navires, 800 chevaliers et 3.000 fantassins. Après une tempête et un solide mal de mer, il décida de rentrer chez lui. La fin d’une époque.

Celle de Saint-Louis

Le roi de France Louis IX échoue dans sa conquête mais obtient un bon accord

Les Kharzemiens, des hordes venues d’Asie centrale, attaquent Jérusalem le 2 août 1244. Ils coupent les gorges des nonnes et des infirmes, lorsqu’ils sont incapables d’avancer jusqu’au marché des esclaves. Puis ils font alliance avec les Égyptiens tandis que les Francs le font avec les musulmans de Palestine. La bataille de La Fourbie, le 17 octobre 1244, signera l’anéantissement des Francs : sur 25.000 hommes, 800 ont survécu et ont été faits prisonniers. Informé en décembre, le roi de France, Louis IX, notre Saint-Louis, fait vœu d’aller batailler en Terre Sainte.

Il prend la mer le 25 août 1248 et débarque, en Égypte, à Damiette, le 5 juin 1249, amenant 3.000 cavaliers, 4.000 arbalétriers et 10.000 fantassins. Il décide de marcher sur Le Caire mais est surpris en chemin par des troupes ennemies. Le roi préfère se rendre afin de négocier avec le sultan. Il est tenu prisonnier pendant un mois, en mai 1250, gardé dans une belle maison, avec une escorte minuscule et soigné par une femme qu’on disait bourgeoise de Paris. Le sultan lui fait envoyer de somptueux vêtements mais il n’accepte de le libérer que contre une énorme rançon.

En août 1250, le roi rentre en Palestine. De là, il appelle les chrétiens d’Occident à la rejoindre. Les départs sont très peu nombreux. Louis rencontre le sultan d’Alep et obtient une trêve pour les chrétiens. Puis il rentre à Paris le 7 septembre 1254.

Huit ans plus tard, en 1262, le sultan d’Égypte reprend Bethléem et Nazareth, et il renforce l’autorité des musulmans à Jérusalem. Les pèlerins paient de plus en plus cher le droit d’aller prier au Saint-Sépulcre. En 1268, les Égyptiens envahissent Antioche, ville qui était restée aux mains des Francs depuis 1097.

Il semble que Louis IX ait eu l’intention de repartir en Terre Sainte. Mais il avait d’abord un conflit à régler en Tunisie où, victime de fièvres, il est mort à 56 ans, le 25 août 1270. Son engagement en Palestine a contribué à sa canonisation dès 1297, mais aussi son souci permanent de la Justice.