Société

L'autorisation de mise sur le marché du glyphosate, une substance active utilisée dans des herbicides, a été renouvelée pour cinq ans lundi après-midi par une majorité d'Etats membres, a indiqué le cabinet du ministre de l'Agriculture, Denis Ducarme. Celui-ci a déploré la position adoptée par ses collègues.

La Belgique a voté contre le renouvellement. Une très faible majorité de 65,7% (bien: 65,7%) s'est dégagée pour renouveler l'autorisation du glyphosate, autorisation qui arrivait à échéance le 15 décembre prochain. L'autorisation sera valable cinq ans, contre dix lors des renouvellements précédents Denis Ducarme "déplore extrêmement vivement qu'aucune disposition ne mettant en place un 'phasing out' du glyphosate ni aucun budget pour financer des alternatives n'aient été prévus", a indiqué sa porte-parole à l'agence Belga.

Les eurodéputés avaient récemment appelé à l'interdiction totale du glyphosate d'ici cinq ans, avec un agenda permettant de sortir progressivement de la dépendance à cet herbicide, très utilisé dans l'agriculture traditionnelle.

La Belgique va prendre contact avec d'autres pays ayant voté contre le renouvellement - la France, l'Italie, l'Autriche et le Luxembourg notamment - pour se mettre d'accord sur une position commune et chercher des alternatives à cette substance notamment utilisée dans le Roundup commercialisé par Monsanto. L'Allemagne, qui s'était abstenue lors des votes précédents, a visiblement voté pour le renouvellement, comme 17 autres Etats membres. Neuf, dont la Belgique, ont voté contre et un s'est abstenu.


Carlo Di Antonio et Céline Fremault déplorent la décision

"Une triste décision de l'Europe", a jugé le ministre wallon de l'Environnement Carlo Di Antonio (cdH). Pour son homologue bruxelloise Céline Fremault (cdH), "l'UE ne tient compte ni de l'opinion des citoyens ni de leur santé." Dans un communiqué commun, les ministres se disent "abasourdis par la décision qui vient d'être rendue par l'Union Européenne au sujet du Glyphosate." Selon eux, "prolonger de 5 ans la licence de ce pesticide sans même entamer le moindre travail ou même un début de réflexion autour de la sortie définitive de ce dangereux produit est tout bonnement incompréhensible et scandaleux en terme de santé publique."

Céline Fremault et Carlo Di Antonio regrettent aussi "très amèrement" que les préoccupations environnementales et de santé publique "portés intensément et depuis des mois par de nombreux citoyens aux quatre coins de l'Europe" soient "balayés d'un revers de la main".

"Malgré des mois de débats qui ont mis en lumière des éléments scientifiques inquiétants, l'Union Européenne vient de faire la triste démonstration, dans ce dossier emblématique, qu'elle ne tient compte ni de l'opinion de ses citoyens ni de leur santé, c'est interpellant ! ", estime Céline Fremault.

Pour Carlo Di Antonio: "c'est une triste décision de l'Europe. L'application élémentaire du principe de précaution s'est heurtée à la force de l'industrie phyto. La Belgique a voté contre le renouvellement mais 18 pays ont décidé autrement. J'espère que le fédéral interdira la commercialisation en Belgique."

Le gouvernement bruxellois a validé le 14 avril 2016 l'interdiction de l'utilisation de pesticides contenant du glyphosate. L'interdiction a été validée par le gouvernement wallon le 30 mars 2017.


Les eurodéputés belges partagés

Les eurodéputés belges étaient quant à eux partagés. Si certains déploraient un mauvais signal envers les citoyens européens, d'autres se réjouissaient que les agriculteurs puissent continuer à utiliser le produit. "L'autorisation du glyphosate renouvelée pour 5 ans. Une majorité d'Etats membres (18 dont l'Allemagne) n'a malheureusement pas tenu compte du principe de précaution, au détriment de la protection de la santé des citoyens. Irresponsabilité dans le chef de ces représentants! ", a twitté le cdH Claude Rolin.

Sur le même réseau social, la libérale Frédérique Ries, coauteure d'une résolution sur l'interdiction du glyphosate, a qualifié la décision de lundi de "victoire à la Pyrrhus de la Commission". "Pas le bon signal pour les citoyens européens. La Commission européenne doit s'engager dans une réforme profonde du modèle agricole", a-t-elle estimé.

La N-VA a également regretté la décision prise lundi. "A nouveau une occasion manquée pour l'Europe de placer en premier la santé publique et l'environnement", a souligné Mark Demesmaeker.

"En dépit de la présomption de conflits d'intérêts, de dysfonctionnements des agences européennes et de falsifications des études scientifiques, la Commission européenne a pris le parti de l'industrie au détriment des consommateurs et de la santé publique. Elle avait pourtant le choix", ont dénoncé les Verts par la voix de la Française Michèle Rivasi. C'est la proposition de la Commission que les Etats membres ont approuvée lundi. Les Verts appellent à la création d'une commission d'enquête sur le sujet.

La seule à saluer l'autorisation pour cinq années supplémentaires était Hilde Vautmans (Open Vld). "J'applaudis le fait que nos agriculteurs puissent encore utiliser leurs produits durant les cinq prochaines années", a-t-elle commenté. "Je demande cependant à l'industrie de produire entre-temps des alternatives et de les commercialiser."


La Fugea dénonce "l'hypocrisie politique de certains Etats"

La Fédération unie de groupements d'éleveurs et d'agriculteurs (Fugea) s'indigne lundi, dans un communiqué, de la décision d'une majorité d'Etats membres européens de prolonger pour cinq ans l'autorisation de mise sur le marché du glyphosate. La Fugea, qui dit soutenir la position belge en la matière, dénonce "l'hypocrisie politique de certains Etats qui préfèrent soutenir la santé économique des multinationales au détriment de celle du citoyen et du respect de notre agriculture."

Pour la fédération agricole, cette autorisation du glyphosate pour 5 ans "doit absolument être couplée à un engagement citoyen et politique ambitieux d'accompagnement technique et de recherche d'alternatives afin d'être en mesure d'éventuellement mettre un terme définitif au glyphosate, dans 5 ans, sans pénaliser les agriculteurs".

Selon la Fugea, il faut ainsi soutenir d'urgence l'indépendance des fermes face à ce type d'intrants. Certaines filières agricoles sont en effet devenues dépendantes des pesticides en raison des besoins de l'industrie, de la sélection variétale et de la diminution de la main-d'œuvre. "Les grands gagnants de cette dépendance aux pesticides restent les agro-industries chimiques", rappelle la Fugea.

Elle considère par ailleurs que les consommateurs doivent "afficher leur soutien à l'agriculture qu'ils demandent, par leurs choix quotidiens de consommation".

En outre, la Fugea met en garde contre certaines formes d'hypocrisie. "Il est important que la problématique du glyphosate soit prise en compte dans son ensemble à une échelle mondiale. Les mesures de sécurités européennes pour ses citoyens doivent être cohérentes avec la multiplication des traités transatlantiques (Mercosur, etc.). Sans cela, même en interdisant le glyphosate dans 5 ans, les cultures transgéniques et particulièrement le soja, indéniable auxiliaire du glyphosate, continueront d'inonder le marché européen."


Des ONG "scandalisées"

L'Union européenne, en autorisant pour cinq ans de plus le glyphosate, a "balayé le principe de précaution et la santé du revers de la main", ont dénoncé lundi Générations Futures, Foodwatch et la Ligue contre le cancer, "scandalisées" et appelant le gouvernement français à agir de son côté.

"En accordant un sursis supplémentaire à Monsanto, Bayer et compagnie, la Commission européenne balaie le principe de précaution et la santé du revers de la main, de même que la voix des millions de citoyens qui ne veulent plus de l'herbicide le plus controversé de la planète", dénoncent dans un communiqué commun les trois organisations.

"Tout convergeait vers une interdiction: la pression des citoyens qui réclamaient la sortie du glyphosate, de nombreuses organisations dont des associations d'anciens agriculteurs malades, des députés français et européens, le scandale des +Monsanto papers+, la polémique autour de l'évaluation scientifique... Cela n'aura pas suffi", regrettent-elles.

"Générations Futures, Foodwatch et la Ligue contre le cancer se félicitent que la France ait maintenue son opposition au renouvellement de cinq ans. Le gouvernement (français) doit maintenant mener le pays vers une sortie du glyphosate, en accompagnant les agriculteurs, comme il s'y est engagé et ce, indépendamment du verdict" européen, disent-elles encore.


Greenpeace "surpris" et "scandalisé"

"On ne s'attendait pas du tout ce que l'autorisation du glyphosate soit renouvelée sans restriction. C'est une décision scandaleuse et dangereuse", réagit Thomas Leroy, porte-parole de Greenpeace Belgique, au renouvellement par une majorité d'Etats membres européens de l'autorisation pour cinq ans du glyphosate. Cette substance active utilisée dans des herbicides est classée "probablement cancérigène" par un organisme de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), rappelle l'organisation environnementale. "Les personnes chargées de nous protéger ont échoué. La Commission comme la majorité des États membres ont eu plus peur d'éventuels procès que de bafouer le principe de précaution en acceptant un produit potentiellement dangereux pour la santé des citoyens", s'inquiète Thomas Leroy.


Des associations environnementales ont manifesté dans le quartier européen à Bruxelles

Des associations environnementales ont organisé lundi en début d'après-midi sur le rond-point Schuman, devant les institutions européennes à Bruxelles, une action visuelle intitulée "Stop Glyphosate !". Au résultat du vote des Etats membres annonçant la prolongation de l'autorisation pour 5 ans, l'ONG Avaaz a annoncé sa volonté de faire campagne au niveau national à l'intérieur des Etats membres contre ce produit nocif pour la santé, a indiqué Julie Deruy, chargée de campagne pour Avaaz. Les manifestants ont symboliquement procédé à un tir à la corde avec, d'un côté, des citoyens européens et, de l'autre, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, le Commissaire européen chargé de la santé et de la sécurité alimentaire Vytenis Andriukaitis et un représentant de l'entreprise américaine Monsanto, qui produit le désherbant contenant du glyphosate Roundup. Ce dernier avait un visage peint d'une tête de mort.

Plus d'une cinquantaine de personnes étaient mobilisées pour cette action. Une bannière portant le message "Democracy vs Glyphosate" était tendue devant les manifestants. Cette action était portée par la coalition "Stop Glyphosate !" qui réunit de nombreuses associations environnementales parmi lesquelles Greenpeace, WeMove et Avaaz.

"Monsanto pensait obtenir 15 années supplémentaires de glyphosate sans lever le petit doigt, mais a dû livrer une bataille acharnée pour une autorisation de 5 ans avec restrictions", remarque Luis Morago, directeur de campagne pour Avaaz. "L'Allemagne a capitulé devant la pression des multinationales, ignorant ses propres citoyens et le Parlement européen, pour offrir à l'industrie chimique un joli cadeau de Noël ; mais ils ne pourront pas protéger longtemps Monsanto de l'écrasante opposition de l'opinion publique, qui ne veut pas de ce poison dans notre alimentation".

Julie Deruy, chargée de campagne pour Avaaz, ajoute que "le glyphosate a été déclaré probablement cancérigène par le centre international de recherche contre le cancer. Puisque la Commission européenne n'est pas capable de protéger ses citoyens, nos prochaines actions viseront à faire campagne nationalement". Elle souligne qu'"il y a des alternatives et l'idée est de continuer à promouvoir ces alternatives".