Avant lui, le rôle avait déjà été donné à... une fille

BRUXELLES Le Théâtre des Quat'sous, rue de la Violette, à deux petits pas de la Grand-Place de Bruxelles, affiche actuellement un spectacle d'hommage à la chanteuse Barbara. Interprété par Roland Ravez, un vieux de la vieille encore très vert mais qui raconte qu'il était déjà comédien aux Galeries à l'âge de... 4 ans. Et c'était avant guerre.

«Je ne savais évidemment pas lire, à l'époque, et mon père passait des heures à me faire répéter mes textes. Après, pendant la guerre, il y eut ce qu'on a appelé les tournées héroïques. On prenait le train au matin pour se rendre dans je ne sais quelle ville. Le convoi s'arrêtait tout le temps en chemin et on ne savait jamais à quelle heure on arriverait ni à quelle heure on jouerait. Moi, ça m'arrangeait bien car cela m'évitait de devoir aller à l'école.»

C'est précisément pendant la guerre qu'au théâtre des Galeries, on eut l'idée de monter des pièces originales dont le héros serait... Tintin. Roland Ravez, 9 ans à l'époque, fut Tintin en 1942!

Cependant, ce n'est pas lui qui étrenna le rôle sur scène.

Hergéavait évidemment été invité à suivre l'évolution de son personnage sur les scènes de thêatre. Mais c'est un de ses amis, Jacques Van Melkebeke, qui écrivit les deux pièces: Tintin aux Indes et Mr Boullock a disparu. L'idée était d'attribuer le rôle de Tintin à un enfant. En avril 1941, le premier Tintin en chair et en os de l'histoire du théâtre fut... une fille! Elle s'appelait Jane Rubens. Roland Ravez se souvient d'elle: «Une petite brune, dans le style de Tohama. Elle était charmante. Et plus âgée que moi. Elle devait avoir 14 ou 15 ans. Pourquoi a-t-on pris une fille? Pour une raison fort simple: dans la troupe des enfants, il n'y avait pas de garçon. J'étais le seul. Et peut-être, la première fois, a-t-on estimé que j'étais trop jeune.»

L'année suivante, ce fut au tour de Roland Ravez d'incarner le jeune héros national: «On m'a mis une perruque avec une houppe! Et, sur les photos, ça se voit! Pour le reste, c'est évidemment très lointain et je n'ai pas beaucoup de souvenirs de cette pièce. Je sais qu'il y avait beaucoup de personnages dans la distribution. C'était une époque où on pouvait se permettre ça. Je me souviens aussi des problèmes avec le chien. D'abord, il était de petite taille et, pour les gens du rez-de-chaussée, il était caché par une rampe de lumière. Aussi, dès que le chien faisait son arrivée, tous ces gens se levaient. Un jour, le chien a fini par lever la patte dans le trou du souffleur. Ça, c'est inoubliable.»

A l'époque, il n'avait pas conservé son script, mais: «Voici à peine une petite année, quelqu'un est venu me l'offrir. Il l'avait retrouvé dans un grenier. C'est vraiment une pièce exceptionnelle. Je suis persuadé que Stéphane Steeman, lui-même, n'en a pas un exemplaire. Je ne l'ai pas relu entièrement. Mais j'ai feuilleté ce vieux texte. C'est amusant, rafraîchissant...»

Aux Galeries, Roland Ravez a été Tintin pour cinq représentations. Mais le personnage l'a poursuivi: «Au Cirque Royal, ils ont fait un grand gala en l'honneur de Tintin et, du coup, on m'a demandé d'apparaître sur scène en descendant d'une nacelle. Moi qui souffre du vertige...»

Il a aussi prêté sa voix à Tintin sur disques: «La firme Decca avait eu l'idée d'enregistrer sur 33 tours les aventures de Tintin. On a engagé toute l'équipe du Théâtre de Poche de Bruxelles et je me suis à nouveau retrouvé à jouer Tintin dans Les Cigares du Pharaon et dans Le Lotus Bleu. Après, ils ont estimé que ça leur coûterait moins cher d'enregistrer à Paris. Pour le rôle de Tintin, ils ont engagé un certain Sarfati que j'ai entendu un jour à la radio. C'était extraordinaire: il avait exactement la même voix que moi et les mêmes intonations. C'était logique, d'ailleurs: pour les enfants, il était important que Tintin garde la même voix.»

Eddy Przybylski

© La Dernière Heure 2003