“Je ressemble au pape Paul VI en vacances”

MONTAINVILLE Bourvil a appris l’existence de sa maladie un peu plus d’un an avant de mourir. C’était en 1968, à la fin du tournage du film Les cracks. Le diagnostic cruel s’est révélé après l’ablation d’un kyste à l’oreille. Mais tout laisse penser que la maladie s’était déjà insinuée dans son corps lorsque le kyste en question est apparu, dès 1965.

C’était sur le tournage des Grandes gueules. Au cours d’une scène violente, Lino Ventura le blessa légèrement à l’oreille. Trois fois rien. Mais lorsque, plus tard, dans la comédie musicale Ouah Ouah, avec Annie Cordy, Bourvil devait coiffer un casque, ce kyste le gênait.

Sur le plateau du Cerveau, un film qu’il tourne aux côtés de Jean-Paul Belmondo et David Niven, il se plaint de douleurs au dos. Il est obligé de s’asseoir. Il s’en excuse mille fois et s’en veut.

Le 6 mars 1969, à l’issue de la grande première du film, il n’est pas présent au dîner traditionnel : les rumeurs commencent à circuler et le problème, c’est que les assureurs s’inquiètent.

Un film, ça coûte cher, et le monde du cinéma est assujetti aux décisions des assureurs. Pour continuer à tourner, Bourvil n’a qu’une solution : mentir ! “J’ai une santé d’archevêque !” répète-t-il. Ses maux de dos ? Il les met sur le compte d’une chute à vélo qu’il a faite sur le tournage du film Les cracks. “Je me suis démis deux vertèbres. Ce n’est pas une bosse qui va m’abattre.”

Comble de la coïncidence, dans L’arbre de Noël, le film qui l’attend après Le cerveau, il est le père d’un enfant condamné par un cancer. Où Bourvil dit une phrase qui, dans ces circonstances, prend tout son sens : “Tout le monde peut être malade ou très malade : aujourd’hui, on peut tout guérir. Enfin… presque tout.”

Jean-Pierre Mocky tente ensuite de le convaincre d’être la vedette de son prochain film, L’étalon. Le sujet ne plaît pas à Bourvil qui commence par refuser. Mais, pendant le festival de Cannes de 1969, on ne parle que de son cancer. Alors, pour tenter de prouver qu’il est en bonne santé, il accepte le rôle. L’assureur le couvre, mais seulement pendant dix-sept jours.

Mocky commence donc par tourner les scènes où Bourvil apparaît. On le voit en costume blanc, avec de petites lunettes rondes et le crâne complètement rasé. Bourvil continue à plaisanter : “Je ressemble au pape Paul VI en vacances.”

Au début de 1970, il tourne Le cercle rouge, avec Delon et Montand. Les assureurs font de nombreuses visites sur le plateau. “Ils sont pires que les fics”, se fâche Bourvil.

Il évoque des projets : un troisième film avec de Funès pour 1971, un spectacle à l’Olympia avec les Compagnons de la Chanson… Mais un film de Marcel Camus l’attend, Le mur de l’Atlantique, et on l’entend dire : “Je n’ai plus envie de faire ce film.”

Bourvil souffre tellement qu’il n’arrive plus à conduire sa voiture. Le mur de l’Atlantique sera son dernier tournage. Mais c’est surtout lorsqu’il apparaît, durant l’été, sur le plateau télé d’un Tête d’affiche en hommage à Mocky, que ses amis le découvrent physiquement diminué. Sa voix est à peine audible.

Pour les dernières semaines de sa vie, il se cloîtrera, à l’abri des regards, dans sa maison de campagne, à Montainville, à 45 km à l’Ouest de Paris. C’est là que Bourvil est enterré.

Eddy Przybylski

La grande vadrouille, en 1966 le film aux records. 17 millions de spectateurs dans les salles.