L'exploit des Tre Cime di Lavaredo

CHAPITRE 2

Alors que son palmarès s'était enrichi au fil des saisons de succès et d'exploits multiples, les uns plus remarquables que les autres, Eddy Merckx confiait longtemps après :

« De toutes mes victoires, mon premier Tour de France demeure la plus belle. »

Aujourd'hui, Eddy persiste et signe.

C'est vrai, cela n'a pas changé. Cela a été la plus belle, celle qui m'a valu le plus de plaisir. Indéniablement, ce premier Tour de France m'a procuré une joie intense qui demeure intacte, vingt ans plus tard. J'ai concrétisé un rêve de gosse. Quand j'étais gamin et que je roulais dans les rues de Woluwé-Saint-Pierre avec mes camarades je les devançais régulièrement je songeais déjà au Tour de France. Je me voyais endosser le maillot jaune. Chaque coureur n'entretient-il pas le même rêve ?

Mais fort peu, évidemment, parviennent à le concrétiser. Merckx a gagné tant de coureurs que son attachement pour cette victoire dans le Tour n'en a que plus de valeur et plus de sincérité. A ses yeux, comme à ceux de tous les sportifs, le Tour de France est l'événement exceptionnel que l'on place, obligatoirement, au-dessus de tous les autres, au niveau de la Coupe du Monde de football ou des Jeux Olympiques.

Un coureur cycliste peut enlever le titre mondial sur la route, il peut remporter une classique. Mais triompher dans le Tour, c'est tout différent encore. Le Tour reste un « monument» dans le sport cycliste, rien ne peut lui être comparé.

En 1969, quand Merckx s'imposa, il mettait un terme à pas mal d'années d'insuccès pour les Belges. Sa victoire n'en avait que plus de prix. Pourtant, un an plus tôt, un compatriote, Herman Vanspringel avait bien failli lui ravir cette satisfaction. Le brave Herman ne s'était incliné qu'in extremis, face au Hollandais Jan Janssen lors de l'ultime explication chronométrée. Le dénouement du Tour 68 fut digne d'Hitchcock, encore que beaucoup pensent toujours que la régularité ne domina point les débats. Mais, comme dirait Eddy, c'est du passé

Si Vanspringel avait gagné, ma propre victoire n'aurait rien perdu de sa valeur : pour moi, elle serait demeurée, de toute manière, la plus belle de ma carrière. Le vainqueur du Tour de France, c'est nécessairement le meilleur coureur du peloton, le plus complet. Les exceptions qui figurent au palmarès du Tour à ce propos sont rarissimes.

La portée exceptionnelle qu'il accorde à son premier succès dans le Tour de France n'empêche pas Merckx d'avouer qu'il espérait, sinon qu'il prévoyait son triomphe. A l'issue de sa victoire, tout aussi nette, dans le Tour d'Italie 1968, il était convaincu qu'un jour, il achèverait le Tour vêtu de jaune.

J'avais réellement dominé mes adversaires qui seraient pratiquement les mêmes au Tour de France. J'avais grimpé les cols comme jamais plus je n'y parviendrais. A la veille du prologue de Roubaix, j'étais certain de mon fait : je gagnerais ce Tour. Mais j'ai gardé ce sentiment pour moi. Il n'était pas dans mon caractère de claironner à tous ma supériorité. D'ailleurs, je n'ai jamais sous-estimé mes rivaux.

Merckx aurait même pu sans doute triompher dans le Tour dès 1968. Il avait tous les atouts pour réussir. En 1983, il me confia à Morzine-Avoriaz alors que nous assistions à une arrivée du Tour :

« J'avais été approché par une firme internationale pour m'aligner dans l'épreuve française dès 68. On m'a proposé un million de francs belges. J'ai refusé. »

Même la Ligue Vélocipédique Belge effectua des démarches pour convaincre Merckx de prendre le départ de ce Tour disputé, une dernière fois, selon la formule des équipes nationales. Engagé à l'époque dans l'équipe italienne Faema, il était obligé de courir le Giro. Et il n'était pas question qu'à 23 ans, il dispute les deux grands tours dans la même saison.

- Cela aurait été du suicide. Certes, j'aurais pu gagner dès 1968, les deux tours. Mais j'aurais sans doute abrégé ma carrière de quelques mois, voire de quelques années. Quand on est jeune, on ne fiche pas son avenir en l'air pour de l'argent.

Eddy avait donc compris au terme du Giro 68 qu'il pouvait, l'année suivante, aborder le Tour de France en toute quiétude. Non pour apprendre, mais pour gagner. D'emblée. Au premier coup d'essai. Mais il n'avait pas acquis cette assurance tout de suite. Chez les amateurs (1), il n'avait disputé que le seul Tour du Limbourg, en guise de course à étapes. Il était certes devenu champion du monde à Sallanches, mais cela ne prouvait rien encore. Combien d'amateurs, vainqueurs du titre mondial, sont devenus d'authentiques champions ? Fort peu en vérité. En 1965, Merckx passa professionnel au sein de l'équipe de Rik Van Looy qui, déclinant, n'accepta que du bout des doigts la présence du jeune Eddy. Champion lui-même, l' «Empereur» avait sans doute compris, avant tous les autres, que Merckx, bientôt, lui porterait ombrage. En 1966, Eddy changea donc de formation et, d'emblée, s'imposa dans Milan-Sanremo.

Ce qui était exceptionnel, certes, mais ce qui ne m'engageait pas à croire qu'un jour je serais vainqueur du Tour de France. Je savais seulement que dans les classiques et à condition de poursuivre dans cette voie, j'obtiendrais de bons résultats. Je n'étais pas encore certain de mes possibilités après ma victoire d'étape, au sommet du Block Haus dans le Tour d'Italie 67. Je doutais toujours de ma résistance pendant trois semaines de course.

Puis survint le Giro de 1968. Il serait injuste, aujourd'hui, de ne pas rappeler sa superbe chevauchée du 1er juin dans l'étape des Tre Cime di Lavaredo. Il s'agissait, évidemment, d'une étape de haute montagne et le massif des Tre Cime devait constituer un tournant dans ce Tour d'Italie. La manche fut animée en deux temps. Dès le départ, diverses attaques avaient permis à une douzaine de coureurs de se dégager avant les véritables difficultés. Ils comptaient plus de neuf minutes d'avance sur les favoris, dont Merckx, au pied des ultimes cols. Alors qu'une tempête de neige plongeait la caravane dans la froidure et limitait au minimum la visibilité, Merckx passa à l'offensive. Un à un, il remonta tous ceux partis dans la plaine. En douze kilomètres, il refit non seulement la totalité du retard accusé à l'origine de son assaut, mais creusa encore des écarts, jugés définitifs, sur les autres candidats à la victoire finale. Une démonstration extraordinaire qui enthousiasma chacun. Dès cet instant, on osa comparer Merckx à Coppi. Et certains déjà, parce qu'ils connaissaient les choses du cyclisme, envisagèrent que ce sport vivait un tournant important de son histoire. Alors que la France avait vécu à l'heure de la révolution de mai 68, le cyclisme voyait la révolution de Merckx. Contrairement aux devanciers récents, les champions Jacques Anquetil et Felice Gimondi, Eddy n'attendait pas les événements, il ne spéculait pas sur des profils d'étapes. Il ne choisissait pas le moment ad hoc pour frapper, il prenait le parti de profiter de la moindre occasion qui se présentait à lui. Ce fut la principale conclusion que l'on tira, ce jour-là, à l'arrivée de l'étape des Tre Cime di Lavaredo. Conclusion sur laquelle, souvent encore, on allait revenir dans les chroniques cyclistes. Le doute n'était plus permis : Merckx était bien le champion que la Belgique attendait. Quand la saison suivante se présenta, on le désigna déjà parmi les grands favoris de l'épreuve de juillet. Tout menait au futur triomphe du jeune champion. Il gagna des courses au printemps, puis s'aligna dans le Tour d'Italie. Le tapis rouge semblait se dérouler, comme par magie devant ses roues, chacun de ses coups de pédales le rapprochant du maillot jaune du Tour.

(1) Catégorie qui correspond désormais à celle des espoirs. Les professionnels représentent les élites d'aujourd'hui.

Chaque semaine,

dans la DH du dimanche,

nous publions le texte du livre

Eddy Merckx, la Roue de la Fortune,

du champion à l'homme d'affaires,

écrit par Joël Godaert et édité

aux éditions Gamma en 1989.

Les phrases en italique

correspondent aux déclarations

faites par Eddy Merckx

lors de la rédaction du livre.

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