Agé de 20 ans,

il a accompagné Eddy

lors de l'ultime

exploit de sa carrière

BRUXELLES Peu importe les jours difficiles qui sont les siens aujourd'hui. Lorsqu'on évoque, le Milan-Sanremo de 1976, les yeux de Jean-Luc Vandenbroucke s'illuminent. Il oublie, l'espace de quelques minutes, ses tracas actuels. Malgré les années, le souvenir demeure intact et, à portée de main, le Mouscronnois garde, précieusement, presque comme des reliques, quelques extraits des journaux de l'époque. Un bon souvenir? Plus que cela. Le meilleur moment de ma carrière. Je ne dois jamais fouiller dans ma mémoire pour me rappeler ces instants intenses. J'étais tout jeune professionnel, vingt ans à peine. Comment pourrais-je oublier que, ce jour-là, j'ai accompagné Eddy Merckx, l'idole de ma jeunesse, dans l'une de ses toutes dernières grandes victoires?

La course, Jean-Luc la raconte comme s'il était encore sur le vélo, moulé dans le célèbre maillot Peugeot, blanc à damiers, qu'Eddy Merckx, à ses débuts, avait également endossé. De Milan-Sanremo, je ne connaissais que les images découvertes à la télévision. Et à l'époque, le reportage n'était pas bien fameux. Pour tout vous dire, à part la fontaine de Sanremo, je n'avais aucun repère. En vue des capi, j'ai senti une grosse nervosité dans le peloton. De la voix, Roger De Vlaeminck se frayait un chemin. Capo, capo, criait-il. Il m'a dépassé et j'ai tenté de rester dans son sillage. Le Capo Berta a été escaladé à une allure folle. Un groupe s'est détaché. J'étais dans la roue de Walter Planckaert lorsque celui-ci a coincé. Nous étions en vue du sommet. J'ai dépassé Walter Planckaert, j'ai aperçu les premiers et j'ai foncé dans la descente. Mes capacités de poursuiteur ont fait le reste. J'ai rejoint la tête de la course avec Planckaert dans mon sillage. Je me suis retourné: derrière, il n'y avait plus personne.

Eddy Merckx venait de sélectionner un groupe d'une bonne douzaine de coureurs. Tous les meilleurs, ou presque. Ensuite, les attaques ont été nombreuses. La Cipressa ne figurait pas encore sur l'itinéraire et nous nous dirigions tout droit vers le Poggio. A peine la côte entamée, Merckx a placé un démarrage. A ma grande surprise, personne n'a bougé, alors que peu auparavant, à chacun des assauts d'Eddy, ils étaient plusieurs à réagir promptement. Dans un premier temps, j'ai attendu moi aussi. Je voyais Merckx s'éloigner. Puis, je me suis dit: pourquoi pas moi? J'ai démarré à mon tour. Je me suis retourné, personne à prendre mon sillage. Je voyais toujours Merckx. A mi-côte, je l'ai rejoint. Je l'ai même dépassé pour prendre le relais. Aussitôt, il a repris la tête, comme s'il avait été vexé que je me retrouve devant lui. Il a tellement appuyé son relais qu'il m'a pris cinq à dix mètres. Je me suis fait mal pour revenir dans sa roue. Je n'ai plus essayé de le relayer, j'étais sur le point d'exploser. Je n'avais plus qu'une idée: demeurer avec Merckx jusqu'au sommet et basculer en sa compagnie dans la descente. Ainsi, me disais-je, je ferais deuxième de mon premier Milan-Sanremo, ce qui me semblait merveilleux.

Merckx doit accepter la présence du jeune Vandenbroucke. Même s'il essaye de le distancer à chaque occasion. Dans la descente, qu'il connaissait comme sa poche et que je découvrais, j'ai vraiment dû m'accrocher. Pour le suivre, je devais même pédaler dans les virages. Mes pédales frôlaient le macadam et des étincelles jaillissaient. Mais il ne m'a pas lâché.

Et le sprint? Il n'y a pas eu de sprint. Je me suis retrouvé en tête, il m'a dépassé quand il l'a voulu. J'étais deuxième et tout à fait heureux. Je le suis encore

Plus tard, Vandenbroucke a été déclassé à la suite d'un contrôle médical positif. Péripétie qu'il a, par contre, effacée ou presque de sa mémoire. Je retiens que ce jour- là, j'étais aux côtés d'Eddy Merckx dans l'une des plus prestigieuses épreuves du calendrier, et cela me suffit amplement. Quand j'étais petit, je demandais des autographes à Eddy. Lorsque je suis devenu coureur, j'ai rêvé, comme beaucoup, de l'imiter. Etre en sa compagnie dans sa course fut un moment qui, aujourd'hui encore, me donne la chair de poule lorsque j'y repense.

Merckx aurait-il pu laisser gagner le jeune néopro Vandenbroucke? Certes, pour lui six ou sept Milan-Sanremo, cela ne changeait pas grand-chose et, moi, je compterais la Primavera à mon palmarès. Mais non. Eddy n'était pas du genre à abandonner une victoire, quelle qu'elle soit. Il était un gagneur. Un champion de la race des seigneurs. Cette deuxième place, insiste Jean-Luc en guise de conclusion, cela valait déjà une victoire à mes yeux