RÉVOLTES ARABES

L’analyse de Robert Urbain, fin connaisseur de l’Afrique du Nord

HORNU Kadhafi ne voit pas pourquoi il partirait ! Robert Urbain (PS, 81 ans) a été ministre pendant plus de 20 ans. Dont 15 ans au Commerce extérieur. Certains l’ont parfois accusé d’être trop proche des régimes de Ben Ali ou Kadhafi. Par-delà cette polémique, il était un interlocuteur privilégié pour commenter la situation explosive, en Afrique du Nord. Nous l’avons joint, au Sud de la France.

Quel regard portez-vous sur ce qui se passe au Maghreb ?

“Je crois que c’est une vague qui a surpris tout le monde, dont moi, personnellement.”

La Tunisie, que vous connaissez comme votre poche, a été la première à s’embraser…

“Je veux insister sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une révolution. Pour qu’un tel phénomène se produise, il faut qu’une équipe soit prête à prendre le pouvoir, ayant à sa tête un leader. En Tunisie, c’est la police qui a mis le feu aux poudres, en tirant à balles réelles sur la foule, au lieu d’utiliser des gaz lacrymogènes… C’est d’une incroyable et effroyable maladresse…”

Vous avez donc été étonné ?

“Tout à fait ! Mais j’insiste : il n’y a pas eu de putsch avec une équipe prête à prendre la place de Ben Ali. On le voit encore aujourd’hui… Cependant, ce qui est significatif, c’est la vitesse des événements et le peu de résistance du président. Cela s’est passé, comme si le fruit était mûr…”

Que se passe-t-il aujourd’hui ?

“Au début, on a cru que n’importe quelle équipe arriverait et prendrait le pouvoir. Les difficultés actuelles, concernant la non-mise en place de nouveaux dirigeants, n’étaient pas prévisibles. Je le répète, ce pays n’a pas été préparé à la révolution…”

En quoi le cas de l’Egypte est-il différent ?

“C’est encore l’expectative… On le doit sans doute à l’importance stratégique de ce pays : celle-ci dépasse celle des trois pays du Maghreb. À cause de la situation au Moyen-Orient, mais aussi parce que c’est le pays du canal de Suez…”

Comment voyez-vous la suite des événements ?

“Une équipe devrait bientôt se mettre en place. Mais j’insiste sur le fait que, selon moi, les frères musulmans n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. C’est pour toutes ces raisons – Moyen-Orient, canal de Suez et frères musulmans – que les Etats-Unis sont extrêmement attentifs à la situation en Egypte.”

Et le Maroc ?

“Tout semble rester calme. Peut-être parce que le Roi a rapidement pris des mesures d’ordre psychologique. Autre remarque, tant que rien ne bouge en Algérie, je ne vois pas une opposition prête à remplacer la royauté marocaine. Au Maroc, le Roi n’est pas un leader politique, tout en étant un leader extrêmement respecté par la population. On ne balaie pas une royauté comme on balaie un président… Toutefois, si jamais il devait y avoir un dérapage, cela pourrait attiser la situation au Polisario.”

Vous venez d’évoquer l’Algérie…

“À propos de ce pays, je n’ai plus de nouvelles, depuis plusieurs jours, mais l’équipe en place va certainement prendre des mesures identiques à celles des autres pays du Maghreb.”

Et enfin, la Libye ?

(il rit) “Là, c’est autre chose… Tout reste possible. On a bien fait de s’abstenir d’intervenir trop rapidement par la force. Il y aurait eu un carnage. Cependant, l’Europe doit se rendre compte que c’est en Libye que se pose le problème le plus grave : je songe à l’exode massif de populations, qui ne concerne pas seulement des Libyens, mais aussi des habitants de l’Afrique subsaharienne…”

Pourquoi Kadhafi ne part-il pas ?

“Il ne voit pas pourquoi il le ferait ! En Libye, il y a eu un mimétisme avec la Tunisie ou l’Egypte mais pas de climat insurrectionnel, à l’origine. En d’autres mots, s’il n’y avait pas eu la Tunisie, rien ne se serait passé en Libye. Dans ce pays, il n’existe pas d’organisation clandestine.”

Louis Michel a évoqué une intervention internationale…

“On ne pourrait y recourir qu’avec l’aval de l’ONU. Sans cela, on risquerait de donner aux pays musulmans l’impression qu’on s’attaque à Kadhafi parce qu’il est arabe et parce qu’on a toujours voulu en découdre avec lui. En obtenant l’accord de l’ONU, on aura avec soi des pays qui empêcheront que l’intervention passe pour anti-arabe…”

Interview >  André Gilain

Robert Urbain (PS).

Robert Urbain portrait