Réflexion sur les violences en temps de guerre

BASTOGNE Lors des commémorations du soixantième anniversaire de la Bataille des Ardennes, il fut à plusieurs reprises question des crimes commis à Noville, Bande et Stavelot. Les événements survenus dans ces trois localités font partie de la mémoire nationale. En réalité, il y eut, pendant cette période, bien plus d'exactions : du 16 décembre 1944 au 16 janvier 1945, près de 300 civils et au moins 172 soldats américains prisonniers de guerre furent assassinés par les soldats de la Wehrmacht, des Waffen-SS et des commandos spéciaux de la Sipo/SD.

Dans un ouvrage qu'il vient d'écrire sur le sujet, Matthieu Longue, un jeune historien belge, présente le dernier sursaut allemand à l'Ouest dans son contexte historique et fait le récit des divers massacres qui l'accompagnèrent. Il s'applique aussi à découvrir et à comprendre les causes profondes de ces massacres et à répondre à cette question : pourquoi ces crimes ?

Sujet fort complexe s'il en est. Il existait au sein de la Wehrmacht et de la SS une doctrine opérationnelle de combat, théorisée et se basant en partie sur des ordres écrits, incitant les soldats à pratiquer une brutalité extrême envers les populations civiles. Cette violence cathartique, applicable impunément aux civils, permettait aux hommes qui s'y livraient de supporter la violence subie sur le champ de bataille ainsi que la rigueur de la discipline de fer imposée par le régime.

Les soldats allemands étaient aussi obsédés par les attaques des partisans, des résistants, des maquisards qu'ils tenaient pour terroristes. Ainsi les actes brutaux commis en Ardennes avaient-ils principalement comme but de sécuriser les arrières du front, de pacifier le territoire conquis en installant la terreur.

La guerre est un lieu de brutalisation extrême, surtout lorsque la propagande alimente le processus d'antagonisme vis-à-vis de l'autre, de l'ennemi. Ainsi est engendré et entretenu un climat de haine et de suspicion lié à la théorie du complot induisant, indubitablement, un sentiment anxiogène de peur permanente et d'insécurité.

Cette situation entraîne des bouleversements radicaux au niveau du comportement et il arrive souvent que des hommes pacifiques, même pacifistes, deviennent des tueurs, voire des assassins. À travers les atrocités commises en 1944 dans les Ardennes, il s'agit pour l'auteur de comprendre la logique du massacre sans pour autant y souscrire, ni la pardonner, car au-delà de la violence et du délire criminel induit par l'univers de la guerre, demeure une importante part de conscience, de rationalité et donc, de fait, une part de consentement de la part des meurtriers. Ce qui les rend, en fin de compte, moralement et pénalement responsables de leurs actes. Les soldats de la Wehrmacht et autres bourreaux ont été à la fois victimes et complices d'un système de violence théorisé et légitimé par l'État nazi abusant de la pratique du massacre sous des prétextes sécuritaires, raciaux, politiques et/ou idéologiques. Malheureusement, l'actualité nous montre régulièrement que l'histoire se répète...

Paul Masson

Massacres en Ardennes, Matthieu Longue, Editions Racine

()