À la périphérie de la vie
(05/02/2010)
© Tanguy Jockmans
Yasmina Khadra trempe sa plume dans l’encre noire des désillusions
BRUXELLES Ils vivent sur une décharge, un terrain vague, une terre oubliée, face à la mer. Au loin, se dressent les tours d’une grande ville qui ne dit jamais son nom car elle pourrait se situer n’importe où. De là où ils sont, ceux que la vie a repoussés dans leurs derniers retranchements l’observent avec mépris, avec envie, avec crainte.
Les laissés-pour-compte de Yasmina Khadra, qui hantent cet Olympe des infortunes , ce sont des hommes, une femme, qui n’ont plus rien que leur dignité, dans laquelle ils ont bien du mal à se draper. Le livre qui pourrait être déprimant, glauque et racoleur est tendre, piquant et poétique. Car écrit par Yasmina Khadra, qui a sur ses semblables le regard d’un frère et pour l’humanité toute la tendresse et la compassion du monde.
Rencontre.
Vos trois livres précédents faisaient leur lit dans l’actualité du Moyen-Orient. Ici, vous revenez à vos premiers amours…
“Tout à fait. Mais cela dit, même dans Les sirènes de Bagdad ou L’attentat , j’ai toujours écrit sur l’être humain. La femme quand elle est chosifiée, l’homme quand il n’a plus ses droits. C’est la fragilité humaine qui conduit à quelque chose de tragique. Les gens m’ont peut-être trop vite classifié écrivain politique alors que mon univers à moi, c’est le roman. La fiction est une thérapie pour la réalité… Et puis, il y a cette contrainte éditoriale qui fait qu’on ne s’intéresse plus aux choses ordinaires. Il faut créer de l’extraordinaire, y compris dans la médiocrité.”
Y a-t-il eu un déclencheur à l’envie de reparler aujourd’hui des clochards, des gens dans la marge ?
“Le drame, ce n’est pas l’exclusion, ce n’est pas la déchéance, c’est l’indifférence. Aujourd’hui, on peut passer devant une souffrance humaine d’une rare intensité et ne pas lui prêter la moindre attention. C’est peut-être ça qui m’a fait revenir au sujet. Car l’essentiel est là, dans notre rapport avec les autres. Si on veut aller vers l’homme, il faut aller partout où il sévit : où il réussit mais aussi où il échoue. On ne peut vivre qu’avec les autres, sinon à quoi ça sert de dire que l’on est des êtres vivants ?”
Au milieu de tout ça, il y a beaucoup de poésie…
“J’ai toujours travaillé de la même façon : quand j’écris sur l’atrocité, je n’ai pas envie de traumatiser le lecteur. Je lui raconte l’horreur, mais je lui propose une écriture assez saine, pour qu’il y ait un équilibre. Quelles que soient les dérives humaines, on continue d’apprécier la vie. Parce que la vie n’est pas là où l’homme sévit, mais juste à la périphérie de ce que nous considérons comme perdu.”
Vous aviez en tête toute votre galerie de personnages, dès le départ ?
“J’avais surtout mon duo, entre Ach et Junior. J’ai construit ce livre comme un crescendo, dans lequel on se demande ce qui va se passer. J’ai fait un effort pédagogique sur la première partie, la deuxième étant celle où on rentre dans le vif du sujet, on est dans le conflit véritable.”
Les seconds rôles sont, eux aussi, très travaillés…
“Ce n’est pas un écrivain qui guide le livre, ce sont les personnages. S’ils ne sont pas crédibles, vous pouvez déployer tout l’art de la littérature, on vous dira que c’est beau, mais on ne croira pas à votre histoire. Il faut que chaque personnage échappe à la figuration, il faut qu’ils soient des hommes ou des femmes incarnés. Mama, on ne la voit presque pas, mais elle est omniprésente.”
Yasmina Khadra, L’Olympe des infortunes , Julliard.
Interview > Isabelle Monnart
© La Dernière Heure 2010
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