Ferrat: “On a le droit d’ouvrir sa gueule”
(15/03/2010)
© Photonews
L’interview confession que Ferrat avait accordée à Hervé Meillon
Ferrat: “On a le droit d’ouvrir sa gueule”
BRUXELLES Ferrat est un révolté de la cause du peuple. Il fait partie des communistes à l’idéologie ouvrière. Pas besoin de carte pour avoir des idées. Comme pour beaucoup d’autres, le pouvoir a souvent empêché la diffusion à la radio de ses chansons trop engagées.
J’avais 17 ans quand je l’ai rencontré la première fois. Avec la folle envie d’échanger trois mots avec celui qui représentait l’espoir du monde ouvrier à moitié communiste d’où étaient issus mes parents. En compagnie d’un pote, tous les deux à mobylette, on a gravi les vallons ardéchois pour nous rendre jusqu’à Antraigues, pour pouvoir croiser le regard de celui qui ne quittera jamais cette montagne. Arrivés sur la place du village, nos yeux éberlués d’ados idéalistes le surprirent en train de jouer aux boules. On lui a serré la main, fixé ses yeux et sommes repartis comme nous étions venus, en étant heureux. Pour nous, la montagne était belle. On avait aperçu un homme de combat qui vivait à l’envers du show-biz. Plus tard, mon métier m’a permis de lui parler plus longuement et de le voir plus souvent. Il a 62 ans lorsque les lignes que vous allez lire ont été enregistrées.
Votre vrai nom c’est Tenenbaum. Vous avez choisi Ferrat un peu au pif ?
“Je ne savais pas comment trouver un nom. À la Société des auteurs, on me disait que plus tu as un nom court et plus tu es gros sur les affiches. Tenenbaum était un nom compliqué. J’ai cherché dans l’annuaire des communes, sur les cartes et j’ai trouvé Saint-Jean-Cap-Ferrat. Il y avait Jean et j’ai enlevé Cap. C’est devenu Jean Ferrat.”
Vous mettez toujours beaucoup de temps à écrire. Du mal à vous régénérer ?
“Je ne suis pas un acharné du travail et donc je mets du temps à écrire. J’ai plutôt tendance à me laisser aller.”
Êtes-vous émerveillé par la fidélité des gens qui vous aiment ?
“Oui. Mon public a une faculté de compréhension qui me touche profondément. Je vis la vie que je veux. On dirait que, bien que mon public aimerait que je me manifeste plus souvent, il ne m’en tient pas rigueur.”
Cette retraite en Ardèche, c’est joli ! Mais comment occupez-vous vos journées ?
“Si j’avais été dans un appartement à Paris sans boulot, je m’ennuierais certainement. Mais ici, je vis dans une maison au milieu de la nature, j’ai des terrains, j’ai des animaux. Tout cela m’occupe terriblement, j’ai le torrent pour pêcher des truites, j’ai de la place pour jouer aux boules avec les copains, on fait des bouffes. On rigole.”
Pas du tout ermite alors ?
“Mais pas du tout. Souvent, l’été, je suis sur la place du village, c’est là que la vie se passe. Je ne suis pas du tout terré dans mon coin. Et puis j’ai aussi été maire adjoint durant 12 ans.”
Êtes-vous encore capable de descendre dans la rue pour manifester ?
“Ah oui, contre l’extrême droite, le racisme, contre tout ce qui va à l’encontre de la dignité de l’homme.”
Un artiste doit prendre position ?
“Pourquoi on n’ouvrirait pas notre gueule ? On n’oblige personne à être d’accord avec nous. Je respecte les gens qui préfèrent mes chansons à mes coups de gueule. Mais nous sommes des hommes donc des citoyens, et on peut exprimer quelque chose.”
On porte son enfance toute sa vie ?
“Nul ne guérit de son enfance. Quand mon père a été arrêté, j’avais 10 ans. C’est ce jour-là que je me suis aperçu qu’il était juif. Je ne savais pas ce que cela voulait dire. Ma mère était auvergnate, catholique. Mon père ne pratiquait pas de religion. Le monde m’est tombé sur la tête dans mon enfance. Je suis devenu adulte trop rapidement.”
Vous pensez souvent à votre père ?
“Pas très souvent, mais sa disparition inhumaine est une chose qui m’a marqué et que je porte. Quand on a vécu ce genre de chose, cela vous poursuit toute la vie.”
Quelle est la chanson que vous préférez de votre répertoire ?
“Je ne sais pas répondre à cette question.”
La femme est l’avenir de l’homme, il fallait oser ?
“Je peux vous dire qu’il y a beaucoup de copains qui me reprochent cette chanson. Mais je ne retire rien de ce que j’ai écrit.”
En 1981, vous avez perdu votre épouse après 20 ans de mariage, Christine Sèvres. Vous vivez aujourd’hui avec votre nouvelle femme, Colette. Pourquoi ne pas avoir choisi la solitude ?
“Je ne suis pas un solitaire, j’ai besoin des autres, j’ai besoin d’amour. On s’est découverts, on s’est aimés, elle m’aime, je l’aime, la vie continue.”
Interview > Hervé Meillon
© La Dernière Heure 2010
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