Consommation

Si la Belgique est l’un des 9 pays au monde où la bière est moins chère que l’eau, c’est cependant loin de faire l’affaire des cafetiers. À la Vue de Bruxelles, café installé à deux pas de la Basilique de Koekelberg, Daniel et Samantha Bauweraerts ont fait leurs comptes. "C’est vrai qu’on vend la bière à 1,60 € et l’eau à 1,80 €, mais ce n’est pas parce qu’on fait de la marge. Au contraire, nous achetons un fût à 119 € hors tva. Cela nous permet de tirer 180 bières. Une chope nous coûte donc 66 cents, rien qu’en matière première. À cela il faut ajouter les frais pour le CO2, l’entretien des pompes, les frais de fonctionnement, les lois sociales… Logiquement, si on appliquait la marge qui s’impose, on devrait vendre la bière à 1,45 € hors tva, soit 1,75 € le verre. On est loin du compte. La bière, ça ne nous rapporte rien !"

Malgré les hausses successives du prix du fût, Dan et Sam s’interdisent cependant d’en répercuter le coût sur leur clientèle. "À 1,60 €, ce n’est pas rentable, mais on n’a pas le choix. Si on augmentait le prix de la bière à chaque fois que les brasseurs nous imposent une hausse tarifaire, on perdrait encore plus de clients qu’aujourd’hui. Nous n’avons plus de personnel et nous n’avons fort heureusement pas de loyer à payer. Sinon, on aurait déjà mis la clé sous le paillasson."

Ce qui fait encore davantage rager Daniel, c’est la concurrence des grandes surfaces. "C’est tout bonnement incroyable ! Il n’y a pas une semaine sans promotions dans la grande distribution. Un bac coûte moins de 10 € au Colruyt. Et cette année, les actions promotionnelles se sont multipliées avec une grande agressivité. Un bac + 1 gratuit, ce n’est pas tenable pour nous. Si le coût des matières premières des brasseurs augmente, comment se fait-il qu’il y ait autant de promotions dans les grands magasins. Nous, nous n’avons jamais droit à la moindre ristourne."

Et il est vrai que lorsqu’on compare le prix d’une bière facturée au cafetier par rapport à celui que le client paye dans un grand magasin, il y a de quoi se poser des questions. "Avec un bac à 9,81 € comme affiché cette semaine chez Colruyt, la chope de 25 cl revient à 41 cents tva comprise. Nous, on la paye 66 cents hors tva. Comment expliquer un tel écart ? Moi, je constate que mes clients ont vite fait leurs comptes. Alors qu’ils venaient encore boire deux trois verres il y a quelques années, ils ne font plus que passer épisodiquement et se contentent de boire une bière, préférant boire les autres à la maison."

La crise et la cigarette restent la cible des cafetiers. "Depuis qu’on a interdit de fumer dans les cafés, on a perdu plus de la moitié de notre clientèle. La crise a fait le reste. Je peux vous assurer qu’elle est toujours bien là et ce n’est pas près de changer."

Casser les prix=Vendre à perte

À Bruxelles comme en Wallonie, certains cafetiers bradent les prix. Certains proposent, un jour par semaine (quand ce n’est pas continuellement à la carte), la bière à 1 €. Pour Daniel Bauweraerts, patron de la Vue de Bruxelles, c’est tout bonnement impossible. "Avec un prix de revient de la matière première à 66 cents, auquel il faut ajouter les frais liés aux pompes et les taxes, un verre revient à 90 cents. Et c’est sans compter les lois sociales, les frais de fonctionnement de l’établissement et éventuellement le personnel. Vendre une bière à 1 €, c’est impossible : c’est de la vente à perte !"

Daniel avait bien essayé, il y a quelques mois, de proposer une alternative à ses clients pour qu’ils puissent continuer à boire leur verre de bière sans dépenser plus d’un euro. "J’avais trouvé un brasseur en France qui me proposait une bière à 60 € le fût. Moitié moins cher que ce que l’on paie en Belgique. J’ai donc lancé la bière anti-crise à 1 €. Au début, avec la curiosité, j’en ai vendu quelques fûts. Mais rapidement, les gens sont revenus à leurs vieilles habitudes. Il y a beaucoup d’inconditionnels de la Jupiler, de la Maes ou de la Stella. Et comme leur bière préférée est devenue trop chère, ils préfèrent la boire dans leur canapé à la maison."

Pour les cafetiers , faire revenir la clientèle au bistro après l’interdiction de fumer et les effets de la crise n’est pas une mince affaire. "On a tout essayé. On nous a dit de nous diversifier et on l’a fait. J’ai même lancé un concept unique en Belgique en ne proposant que des vins de grandes personnalités. J’ai essayé de me diversifier en proposant de la cuisine. Je retransmets les matches de foot pour attirer les supporters. Avant, quand il y avait match, mon café était plein. Maintenant, si j’ai 5 personnes, je peux être content. Et encore, ils arrivent 5 minutes avant le début de la rencontre, et repartent au coup de sifflet final. Et ça me coûte un abonnement mensuel et des droits de Sabam de 560 € par an. Franchement, parfois je me demande si on ne fait pas tout pour que les gens restent chez eux."