Consommation

Pourquoi boit-il de l'alcool? Pour socialiser, se relaxer et être dans la norme. Après avoir interrogé 4500 étudiants sur leur consommation de boissons alcoolisées, l'UCL lance un plan, en partenariat avec les étudiants pour tenter de limiter le phénomène. Actions et explications avec Pierre Maurage, l'un des auteurs de l'étude.

Il est, généralement, de sexe masculin, âgé de 18 à 21 ans, réside en kot et participe activement au folklore étudiant. Tel est le profil type du consommateur excessif d'alcool sur le campus, d'après une étude menée par l'UCL. Après un premier coup de sonde effectué en 2010, l'Université vient à nouveau d'enquêter sur le terrain. Quelque 4500 étudiants ont ainsi été interrogés sur leur consommation d'alcool. Objectif de l'opération: "comprendre les raisons qui poussent les étudiants à consommer de l'alcool de manière excessive afin de mettre sur pied des actions ciblées et pertinentes", expliquent les initiateurs de cet ambitieux projet, qui ne comptent pas s'arrêter là. Car ensuite, il s'agira d'analyser la vie affective et sexuelle des étudiants, les habitudes en matière d'alimentation et d'activité physique, et leur bien-être & santé mentale.

Mais d'ici là, que ressort-il de l'enquête consacrée à la consommation d'alcool?

Qui, quoi, quand?

Ce sont les étudiants, surtout masculins, résidant en kot et de Bac 1 et 2 qui ont la plus forte consommation de boissons alcoolisées. Les étudiants koteurs (64 %) développent en effet une consommation moyenne d'alcool beaucoup plus élevée que ceux qui vivent chez leurs parents. En moyenne, les étudiants boivent 17 doses d'alcool par semaine. Ce qu'ils préfèrent? La bière. Le jour de la semaine le plus propice? Le jeudi.

Pourquoi?

Avant tout, les étudiants boivent pour socialiser et être dans la norme. Ils associent la consommation d'alcool à des effets davantage positifs que négatifs. Pour eux, boire renforce la socialisation et la relaxation. Près de 70 % d'entre eux déclarent avoir eu plus de faciliter à engager une conversation sous l'effet de l'alcool ou fait la connaissance d'une nouvelle personne. Plus de 60 % disent que cela a permis de diminuer leur stress.

S'ils boivent, c'est aussi pour être dans la norme. Cela dit, ils semblent avoir une perception - fausse - que les autres consomment davantage qu'eux. D'où la tendance à boire encore plus pour "faire comme les autres". Pour les auteurs de l'étude, la pression sociale est le facteur central de la consommation d'alcool.

Quelles conséquences?

Les conséquences, on le sait, ne sont pas négligeables. A court terme, on observe une augmentation (8 %) des violences entre jeunes ainsi que des relations sexuelles non désirées ou regrettées (12 %). A moyen terme, les étudiants reconnaissent ne pas pouvoir étudier normalement le lendemain de la veille. Ils sont 44 % à admettre qu'ils négligent leurs études en raison d'une consommation excessive d'alcool. Enfin, sur le long terme, on connaît les dégâts de l'alcool sur le cerveau, avec notamment des troubles de la mémoire, de l'attention et de la concentration.

Quelles actions?

Etabli par l'UCL en partenariat avec les étudiants, le Plan alcool prévoit un certain nombre d'actions, dont: développer des modèles d'animation responsable et éthique: proposer des soft attractifs, veiller à la propreté des lieux festifs, privilégier des événements de taille moyenne, développer une animation innovante et alternative…mais aussi renforcer la prévention dans un but de promotion de la santé, pour réduire les risques mais aussi l'impact de la consommation d'alcool sur la santé. Le plan prévoit de créer un test en ligne permettant de donner un feed-back sur la consommation individuelle, voire de la comparer à celle des autres. Cela, dans l'espoir même pas secret d'amorcer un mouvement en vue d'un changement plus global au niveau du pays.


Le pic de la consommation se situe en Bac 1

Chercheur à l'Institut de recherche en sciences psychologiques de l'UCL, Pierre Maurage est l'un des auteurs de l'étude.

Dans quelle mesure le profil du consommateur d'alcool en milieu étudiant a-t-il évolué ces dernières années?

D'après nos enquêtes, on ne peut pas dire qu'il y ait des modifications majeures. La consommation globale d'alcool n'a ni augmenté ni diminué de manière évidente. Sur une période de cinq ans, on peut parler d'une stabilisation du profil de consommation à une différence près cependant. Le seul changement significatif marquant se situe en effet au niveau du pic de consommation qui, avant se situait en Bac 2 et 3 alors que, maintenant, il s'observe en Bac 1. Si l'on analyse d'autres études, on constate effectivement qu'il y a un rajeunissement des premières ivresses.

Les motivations à boire ont-elles changé?

Il ressort de cette étude que, contrairement à la population générale, les motivations majeures chez les étudiants sont sociales. Soit elles sont positives: "je bois pour être bien avec mes amis". Soit elles sont négatives: "Je bois car si je ne bois pas, je vais être rejeté du groupe. Ou je serai moins considéré par mes amis". Il y a cet aspect important de conformité sociale et de se conformer aux normes qui sont de consommer beaucoup d'alcool en milieu étudiant. Quand on aura réussi à moduler ces motivations et à voir qu'il y a moyen de s'intégrer dans un groupe et d'avoir une vie sociale active sans consommer d'alcool de manière excessive, on aura vraiment gagné quelque chose au niveau de la prévention.

C'est un des points sur lesquels se centrent certaines mesures du Plan alcool?

En effet, il est question de remettre en cause les normes de consommation et le fait qu'il faut boire beaucoup pour être intégré dans la vie étudiant. On peut déjà informer sur le fait que les étudiants surestiment la consommation de leurs congénères. Dans l'enquête, il est frappant de constater que les étudiants sont persuadés que les autres consomment davantage qu'eux, ce qui est une illusion. Surestimant la consommation d'autrui et voulant se conformer à cette norme biaisée, ils essaient d'augmenter leur propre consommation. Le Plan alcool agit aussi sur d'autres aspects. Il essaie par exemple de montrer qu'il y a d'autres moyens de faire la fête que se saouler. Il prévoit de développer des activités alternatives, édicter des règles plus précises… Un des intérêts de ce Plan alcool est qu'il a été réalisé en collaboration avec des étudiants.

Ce plan sera aussi intégré dans une société où l'on est en permanence confronté à l'alcool.

C'est exact et, en cela notamment, ce plan est ambitieux. Que ce soit sur le site universitaire ou ailleurs, même si l'on réduit l'importance accordée à l'alcool, on reste dans une société où l'alcool est survalorisé. Aussi, dans le plan, nous tentons de pousser vers des actions plus globales au niveau de la société.

Comment peut-on concrètement agir au niveau de ces comportements chez les étudiants?

Je pense honnêtement qu'il est très difficile de les modifier, car lorsque les jeunes arrivent à l'université, ils ont déjà intégré cette image très positive de l'alcool et l'idée qu'il faut en consommer beaucoup pour être bien vu des autres et bien intégré. Nous sommes dans un contexte sociétal compliqué. Deux étudiants sur trois affirment que l'alcool est l'un des, voire même l'aspect central de la vie de l'étudiant. Plus globalement, il suffit de regarder autour de soi pour constater la survalorisation de l'alcool dans nos sociétés. Tous les jours, nous sommes confrontés à des publicités pour ces produits. Or on sait qu'il existe un lien causal entre celles-ci et une consommation intense et précoce.