Colombie: terrorisés et confinés dans la misère par les groupes armés

Publié le à Tumaco (Colombie) (AFP)

Une grand-mère gît à même le sol de sa masure sur pilotis. Dans ce hameau reculé de la côte Pacifique colombienne, cerné par la mangrove et des groupes armés qui terrorisent les habitants, il n'y a rien pour la soigner.

"Cela fait huit jours que ma mère est comme ça. Elle est tombée. C'est compliqué ici", confie à l'AFP Maria Elbia Alegria, 56 ans. Sans espoir, elle veille la nonagénaire allongée sur une couchette rudimentaire, face à un téléviseur d'un autre siècle. La maison de bois n'est accessible que par une passerelle branlante.

Pas de dispensaire à Pital de la Costa. Pas d'argent pour transférer la vieille dame de 90 ans jusqu'au port de Tumaco (département de Nariño, ouest), chef-lieu de la commune, à au moins deux heures de bateau.

Faute de transport public, l'aller-retour en bateaux privés, brutalement secoués par les flots redoutables de l'océan, coûte 120.000 pesos (40 dollars).

Sur ces terres fertiles, le dénuement serait peut-être supportable sans la frayeur suscitée par la présence aux alentours d'hommes armés, que les villageois n'évoquent qu'avec réticence.

"Nous avions l'espoir qu'avec le processus de paix, ça irait mieux, mais c'est pire!", déplore Wilfredy Angulo, 35 ans. "Les Farc ont quitté le territoire et immédiatement d'autres groupes armés sont venus."

- 'Comme dans une cage' -

Cet instituteur n'a connu que la guerre, qui déchire la Colombie depuis plus d'un demi-siècle et qui s'est étendue dans les années 90 au littoral Pacifique, isolé du reste du pays par trois cordillères andines culminant à plus de 4.000 m.

Après la signature de l'accord de paix en novembre 2016, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) ont quitté leurs fiefs pour déposer leurs armes. Un an déjà.

Avant "il y avait un seul groupe. Quand il y en a deux ou trois, les choses se compliquent encore plus (...) Il faut faire attention, même pour aller jusqu'à nos champs (...) On se sent comme dans une cage, enfermé", ajoute M. Angulo.

Depuis le départ des Farc, "jusqu'à 15 groupes" s'affrontent pour contrôler le Nariño, dont des dissidents de l'ex-guérilla, d'anciens paramilitaires et les rebelles de l'Armée de libération nationale (ELN), selon Christian Visnes, directeur du Centre norvégien pour les réfugiés (NRC) qui aide les déplacés (7,4 millions en Colombie selon l'ONU).

Tumaco "est stratégiquement important pour les acteurs armés, en raison de la frontière avec l'Equateur, de la jungle très difficile à contrôler, de la forte incidence de l'économie illégale, de la coca, avec une faible présence de l'Etat", a-t-il précisé à l'AFP.

Cette municipalité de quelque 208.000 habitants, dont 89% d'afro-descendants, compte la plus grande superficie de plantations de coca du pays, composant de base de la cocaïne, dont la Colombie est le premier producteur mondial, avec 866 tonnes en 2016 selon l'ONU.

A Pital, les paysans n'osent plus aller cultiver banane plantain, manioc ou noix de coco. Même la coca - protégée par les mines anti-personnel des groupes armés, autre danger insidieux - est livrée aux mauvaises herbes. Personne ne prend plus le risque de venir jusque là pour l'acheter.

- Malades de peur -

Le gouvernement s'est engagé dans la suppression des plantations illicites, par la substitution volontaire ou l'éradication forcée, mal acceptée et qui parfois jette de l'huile sur le feu.

Tout autour, le labyrinthe de la mangrove évite aux villageois de mourir de faim. Ils y pêchent crevettes, crabes, coquillages. Mais la peur au ventre, toujours.

En 2000, ce hameau comptait 1.500 habitants. Les deux tiers ont fui, y compris le curé. Dans le local où officiait une infirmière, des planches anatomiques sont rongées d'humidité, des dossiers éparpillés dans l'eau croupissante.

Au mois de janvier, 80 paramilitaires sont apparus dans les environs. Selon le NRC, 134 familles sont alors parties. Dans les maisons abandonnées, des dessins d'enfants sur les planches disjointes. Sous les porches, des sandales oubliées témoignent de la panique.

Faute de refuges pour les héberger, les plus démunis ont dû rentrer. Ainsi Magali Vallejo, déplacée à Tumaco avec ses deux enfants: "Il n'y avait rien, il a fallu revenir!"

Cette mère de 37 ans ne cache pas sa désillusion, dénonce "la négligence du gouvernement" et, entre autres, l'absence d'eau potable, qui "sort noire" des réservoirs de plastique placés sur les toits.

Dans les ruelles patrouillent de jeunes soldats. Ils ont été déployés là en janvier. Ce qui n'empêche les groupes armés de continuer à se battre: deux morts en octobre.

L'instituteur est préoccupé par les "problèmes psychologiques graves" dus à cet état de crainte permanent. "Les enfants ne peuvent entendre un bruit sans s'effrayer." Plus que du paludisme "nous souffrons de cette maladie: la peur".

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