Interpeller un enfant à l'école, un tabou rarement brisé

Publié le à Paris (AFP)

Les interpellations d'enfants en milieu scolaire, comme celle de la jeune kosovare Leonarda Dibrani, sont très rares depuis des instructions de 2005 mais suscitent systématiquement émoi et mobilisation au nom de la défense de "l'école sanctuaire".

Cette collégienne de 15 ans, scolarisée dans le Doubs, a été remise à la police le 9 octobre alors qu'elle participait à une sortie scolaire puis expulsée avec sa mère, ses frères et soeurs vers le Kosovo.

Dans le car, "tous mes amis et mon professeur pleuraient", a raconté la jeune fille à l'AFP depuis le nord du Kosovo, où elle espère pouvoir reprendre rapidement un "avion à destination de la France".

Alors que le ministre de l'Intérieur Manuel Valls essuyait de violentes critiques à gauche, son collègue de l'Education, Vincent Peillon, a réclamé mercredi "qu'on sanctuarise l'école" et "que cette situation ne se renouvelle pas".

La famille Dibrani sera autorisée à revenir en France si une enquête administrative, dont les résultats sont attendus d'ici vendredi, prouvait qu'il y a eu "faute", a ajouté le Premier ministre Jean-Marc Ayrault.

Syndicats et associations sont également montés au créneau: l'interpellation de Leonarda est "ignoble" (UNSA-éducation), une "dérive inadmissible" (Unef) et "contraire aux valeurs républicaines" (Mrap). Une pétition pour demander son retour avait recueilli mercredi près de 6.000 signatures en quelques heures.

"Bien sûr, ce n'est pas anodin qu'un véhicule de la police aux frontières vienne chercher une collégienne devant des élèves, mais il n'y a eu aucun usage de la coercition, ce n'était pas une course poursuite ni une arrestation", s'est défendu le ministère de l'Intérieur.

La violence des réactions illustre "un double tabou" très fort dans la société, selon l'historien de l'éducation Claude Lelièvre.

D'abord, "le jeune est considéré comme un innocent qui n'est pour rien dans les querelles d'adultes", dit-il. Ensuite, "il y a l'idée juridiquement fausse que l'école est un sanctuaire, que la police n'a pas le droit d'y intervenir", ajoute l'historien. "On considère que l'école doit être un lieu sacré en dehors des violences communes."

'Revirement de Sarkozy'

L'école est aussi considérée comme un facteur essentiel d'intégration, souligne Bernadette Groison de la FSU, première fédération syndicale d'enseignants: "On ne peut pas à la fois demander à des populations migrantes de s'intégrer en France et remettre en cause le droit à l'éducation."

Pour ces motifs, les premières interpellations dans les écoles, il y a une dizaine d'années, avaient déjà suscité une "vive réaction", relève Serge Slama, spécialiste en droit de l'immigration.

"En 2003-2004, pour des objectifs chiffrés, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, a commencé à aller chercher des enfants à l'école, c'était pour lui le moyen d'attraper les parents", affirme le juriste.

En réaction, des collectifs de parents, d'enseignants, d'élus et de militants se sont montés ici et là, débouchant sur la formation du Réseau éducation sans frontière (RESF). Face à leur mobilisation, "Sarkozy a opéré un revirement assez rapidement", rappelle M. Slama.

Dans une circulaire du 31 octobre 2005, le ministre recommande aux préfets "pour des raisons évidentes d'éviter" toute démarche en vue d'une reconduite à la frontière "dans l'enceinte scolaire ou dans ses abords".

En 2008, le ministre de l'Immigration Eric Besson confirmait, en réponse à un rapport du Conseil de l'Europe, avoir "donné des instructions (...) afin de mettre fin aux procédures d?interpellation d?étrangers à proximité d?établissements scolaires".

"Ces instructions ont été à peu près respectées", selon Richard Moyon, du RESF, notant toutefois des incidents sporadiques dont deux ces derniers mois.

Le 6 mai à Nîmes, la police a demandé au directeur d'une école de retenir après la classe deux enfants d'une Tchétchène en voie d'expulsion, mais un voisin les a emmenés avant l'arrivée des policiers. Le 12 septembre, devant un lycée de Caen, un jeune majeur nigérian, sorti fumer une cigarette, s'est fait contrôler et a été placé en rétention.

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