L'impossible mémoire commune de la Grande Guerre: des historiens expliquent

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Paris (AFP)

L'absence de commémoration européenne commune du centenaire de la Première guerre mondiale met en évidence l'impossibilité d'une mémoire commune de ce conflit. Explications des historiens John Horne, du Trinity College de Dublin, Annette Becker, de l'Université de Paris-Ouest Nanterre, et Gerd Krumeich, de l'Université de Düsseldorf.

John Horne:

"Le cadre national a toujours pris le dessus en ce qui concerne la mémoire de cette guerre. Cette mémoire a été plus forte et plus continue chez les nations victorieuses du front de l?ouest, surtout la France et la Grande-Bretagne. Cela est vrai aussi pour les anciens dominions britanniques: l?Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada ont forgé leurs titres de nationalité à Gallipoli et à Ypres, sur la Somme et en Palestine.

Le cas allemand est à l?opposé. L?Allemagne d?avant 1939 est obsédée par un conflit qui lui avait coûté plus de deux millions morts et une défaite humiliante. Mais la mémoire collective allemande a ensuite été absorbée par la catastrophe bien plus grande de la seconde guerre mondiale.

On pourrait tracer presqu?à l?infini les différentes mémoires nationales, que ce soit une Hongrie toujours hantée par la défaite de 1918 à l?origine de ses frontières rétrécies d?aujourd?hui, ou l?Union Soviétique qui refusait toute mémoire d?une guerre +impérialiste+ dont la seule importance aurait d?occasionner la révolution bolchévique. La Pologne est un autre cas: en 1914, elle était divisée entre l?Allemagne, l?Autriche et la Russie, et les Polonais se sont battus dans des armées opposées. La Pologne indépendante sort directement de la Grande Guerre, mais le nouvel Etat va s?affirmer par ses propres guerres victorieuses pour établir ses frontières contre la Lituanie et l?Ukraine en 1919, puis contre la Russie en 1920. Le +soldat inconnu+ à Varsovie ne vient pas de la Première guerre mondiale où 400.000 Polonais sont tombés, mais de la bataille de Lvov lors du conflit avec l?Ukraine. La Grande Guerre, conflit pré-national pour la Pologne, reste une guerre oubliée dans ce pays".

Annette Becker:

"Les Européens ont en commun le deuil: deuil des morts, des vies détruites, des illusion...

Mais après la mémoire se construit différemment selon les pays. Il n'y a pas absolument pas de mémoire commune entre les différents belligérants, ni parfois même aussi au sein d?un même pays. En France, la mémoire des régions occupées pendant la première guerre mondiale est encore à vif un siècle après, aussi bien du fait de la dureté de l?occupation allemande que de l?incompréhension qu?elles subirent de la part du reste du pays pendant et après la guerre. Sans parler du cas de l?Alsace et de la Moselle qui étaient allemandes durant la guerre?

Même dans un pays comme la France, qui à première vue devrait avoir une mémoire unie, ce n?est pas le cas. Alors on imagine les écarts qu?il peut y avoir entre les différents pays, notamment entre vainqueurs et vaincus. Le souvenir par l?Allemagne de cette guerre est presque impossible, parce qu?elle a été vaincue mais aussi parce que la mémoire de cet événement a été ensuite occultée par celle du cataclysme de la seconde guerre mondiale, avec le nazisme et l?extermination des Juifs.

C?est autre chose pour les Turcs: ils sont tout le temps renvoyés à la Première guerre mondiale à cause des Arméniens, alors qu?ils voudraient surtout se rappeler de la victoire de Gallipoli sur les Alliés en 1915, qui a été un événement fondateur de l?identité nationale de la Turquie moderne quelques années plus tard par Mustapha Kemal Atatürk. Ils sont un peu coincés entre les deux événements.

Gerd Krumeich:

"La mémoire demeure très vivace en Angleterre et en France, en Australie, en Nouvelle Zélande, au Canada ? Oubliée en Autriche, refoulée en Russie, revenant en Pologne, en Grèce, Bulgarie et Roumanie.

En Allemagne, on sait bien que la Grande guerre y a été un événement décisif du 20eme siècle, on parle souvent d´une "catastrophe originelle". Mais le souvenir de la guerre y est peu présents. C´est que cette guerre perdue dans l?humiliation et les déchirements politiques n´a jamais permis un souvenir en commun de ses morts. Puis est venue la seconde guerre mondiale dont la mémoire a complètement étouffé celle de la première.

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