Le chimiste russe qui a dévoilé les dangers de l'agent innervant "Novitchok"

Publié le à Moscou (AFP)

Dès les années 1990, un scientifique russe avait lancé l'alerte sur les dangers de l'agent innervant "Novitchok", en cause dans l'empoisonnement d'un ex-espion russe au Royaume-Uni. Réfugié aux Etats-Unis, il n'a depuis cessé d'en dévoiler les secrets.

Lorsqu'il a découvert la nouvelle génération d'agents innervant russes, Vil Mirzaïanov était chimiste depuis près de 30 ans au sein de l'Institut de recherches d'Etat pour la Chimie et les Technologie organiques (GNIIOKhT).

Le scientifique participait alors à un programme classé secret défense, au nom de code "Foliant". Il était chargé de contrôler toute éventuelle fuite d'éléments chimiques dangereux lors de leur élaboration.

Ces agents, depuis surnommés "Novitchok" ("petit nouveau"), n'avaient alors aucun nom distinctif. Le scientifique, aujourd'hui âgé de 83 ans et vivant sur la côte est américaine, en a depuis décrit longuement les propriétés dans ses publications.

Sa formule chimique est ainsi disponible dans son livre "Secrets d'Etat" publié en anglais.

Les agents sont des armes chimiques binaires: leurs effets ne se manifestent qu'après la synthèse chimique de composants indépendamment inoffensifs, y explique le scientifique.

Les éléments constituant les agents Novitchok sont des organophosphates, qui comportent au moins un atome de phosphore lié à un atome de carbone.

Les organophosphates sont régulièrement utilisés dans la production de pesticides et les laboratoires élaborant des agents Novitchok peuvent ainsi facilement passer inaperçus, selon M. Mirzaïanov.

L'agent innervant a pourtant une capacité mortelle redoutable. "Les dégâts qu'il inflige sont quasiment sans remèdes", affirme le chimiste, qui assure avoir vu la santé de ses collègues se dégrader après y avoir été exposés.

- "Complot" -

C'est en plein effondrement de l'URSS que M. Mirzaïanov dévoile l'existence de ces agents. Il est aussitôt licencié de l'institut GNIIOKhT.

Voyant que ses révélations ne provoquent aucune réaction il décide de publier en 1992 un nouvel article. Avec un collègue chimiste, Lev Fiodorov, il y dénonce le manque de sécurité du GNIIOKhT lors des tests et révèle que d'immenses stocks d'agents innervant sont cachés en Russie.

En octobre 1992, M. Mirzaïanov est arrêté pour divulgation de secrets d'Etat et détenu pendant plusieurs jours dans la prison moscovite de Lefortovo.

Deux ans plus tard, à la suite de pressions internationales sur la Russie, l'affaire est classée. En 1996, le scientifique quitte la Russie pour les Etats-Unis.

Ses révélations sont revenues au centre de l'attention depuis qu'un ex-espion russe, Sergueï Skripal, 66 ans, et sa fille Ioulia, 33 ans, ont été retrouvés dans un état critique sur un banc à Salisbury (sud de l'Angleterre).

Lundi, la Première ministre britannique Theresa May a révélé qu'ils avaient été empoisonnés par un agent innervant du groupe Novitchok.

Selon le chimiste, l'URSS a commencé dès les années 1970 à développer des bombes chimiques binaires à Moscou, avant de les tester à Chikhany, dans la région de Saratov (sud-est) et en Ouzbékistan, qui était alors une république soviétique.

Un test a ainsi eu lieu à échelle réelle dans la région de Saratov avec un produit précurseur des agents Novitchok et intitulé simplement "Substance-33", selon M. Mirzaïanov. Ce produit était diffusé sous forme de vapeur à partir d'un avion survolant la zone visée.

Le test s'est conclu par un échec: les effets nocifs étaient trop faibles, indique M. Mirzaïnov.

D'après lui, l'URSS puis la Russie ont poursuivi leurs recherches pour perfectionner les agents Novitchok au début des années 1990, alors que le gouvernement soviétique puis celui de la Russie proclamaient publiquement leur soutien à l'interdiction des armes chimiques.

Dans ses mémoires publiées en 2002, il décrit ce programme comme "un complot" impliquant des "centaines de scientifiques" et visant à contourner la future Convention sur l'interdiction des armes chimiques.

Les agents Novitchok, raconte-t-il, ne figuraient pas en effet sur la liste de la Convention pour l'interdiction des armes chimiques, tout simplement parce que la Russie n'en avait pas révélé l'existence.

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