Turquie: un petit parti islamiste lorgne l'électorat d'Erdogan

Publié le à Istanbul (AFP)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan fait feu de tout bois pour mobiliser sa base en vue des élections de dimanche, mais il risque de laisser de précieuses voix à un improbable rival: un parti islamiste qui cherche à rogner son électorat traditionnel.

Le parti Saadet (Parti de la Félicité) s'est en effet allié avec l'opposition pour le volet législatif du scrutin face à l'AKP, le parti islamo-conservateur de M. Erdogan.

Et son chef septuagénaire, Temel Karamollaoglu, fait partie des candidats qui briguent la présidence face à l'homme qui tient les rênes du pays depuis 15 ans.

Saadet et son chef, selon les enquêtes d'opinion, ne devraient réaliser qu'un score marginal. Mais le scrutin s'annonce si serré que le peu de voix qu'ils obtiendraient pourraient priver l'AKP de majorité au Parlement et M. Erdogan de victoire à la présidentielle dès le premier tour.

Le parti qui cherche aujourd'hui à barrer la route à M. Erdogan et l'AKP est paradoxalement celui qui en est idéologiquement le plus proche, les deux formations étant issues de l'islam politique incarné par l'ancien chef de gouvernement Necmettin Erbakan, mort en 2011.

- Candidature "significative" -

"Lors des élections de 2002, M. Erdogan avait énuméré des principes: la justice, la démocratie et la liberté d'expression et de pensée. Mais il semble les avoir mis au placard", affirme à l'AFP M. Karamollaoglu, 77 ans, pour expliquer la rupture avec l'AKP.

M. Karamollaoglu, qui dirige Saadet depuis 2016, avait déjà marqué ses désaccords avec M. Erdogan en militant pour le "non" lors d'un référendum organisé en avril 2016 portant sur une révision constitutionnelle renforçant les pouvoirs du chef de l'Etat.

"Il y a certes la fonction présidentielle, mais nous devons avoir un Parlement fort et une justice totalement à l'abri de leur influence", ajoute-t-il.

Anthony Skinner, analyste du cabinet de consultants en risques Verisk Maplecroft estime que la candidature de M. Karamollaoglu est "significative", car il pourrait "détourner d'Erdogan des voix dont celui-ci a besoin pour éviter un second tour potentiellement compliqué".

"Karamollaoglu et son parti jouent un rôle important pour plomber la quête de réélection d'Erdogan et il existe bel et bien un scénario dans lequel Karamollaoglu pourrait faire pencher la balance au détriment d'Erdogan et de l'AKP", ajoute-t-il.

Saadet se veut l'incarnation véridique de la "Vision nationale" ("Milli Görüs"), la matrice de l'islam politique en Turquie fondée par Erbakan et dont M. Erdogan et l'ancien président Abdullah Gül se sont inspirés pour créer l'AKP, en 2001.

"Ce sont eux qui ont rompu avec nous. Ils ont dit qu'ils ne porteraient plus la bannière de +Vision nationale+", souligne M. Karamollaoglu.

- "Un élan de changement" -

Méfiant à l'égard de l'Occident, il reproche à M. Erdogan son rapprochement avec l'Union européenne (UE) et les Etats-Unis au début de son règne, même si les relations entre Ankara d'un côté et Washington et Bruxelles de l'autre sont traversées de vagues de tension depuis le putsch manqué de juillet 2016 en Turquie.

"On voulait une politique étrangère avec du caractère, mais ces gens (l'AKP) se sont désavoués et aujourd'hui, on est réduits à attendre aux portes de l'Europe", affirme-t-il.

En dépit de son idéologie islamique, Saadet n'a pas hésité à nouer une alliance électorale avec des partis farouchement laïques comme le CHP ou l'Iyi Parti pour tenter de déloger M. Erdogan et l'AKP du pouvoir.

Ce pacte devrait lui permettre de faire son entrée au Parlement sans avoir à atteindre le seuil fatidique de 10% des voix.

Si la mission de battre M. Erdogan peut paraître ardue, M. Karamollaoglu se dit confiant et voit comme un signe la récente élection de l'homme d'affaires Ali Koç à la tête de Fenerbahçe, l'un des clubs de football les plus populaires du pays, mettant fin à un règne de deux décennies de son prédécesseur Aziz Yildirim.

"Un élan de changement est arrivé, on l'a vu avec le congrès de Fenerbahçe", dit-il. "Ce sera la même chose avec la Turquie, j'y crois sincèrement".

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