Le suspect n° 1 de l'affaire Mouzin
(13/02/2008)
Désormais hors cause, les actions en justice vont partir. L'une d'elles réclame 430.000 euros
BRUXELLES Il y a 13 jours, cet homme était le principal suspect de l'affaire Estelle Mouzin, 9 ans, disparue depuis cinq ans en région parisienne. Alexandre Lebrun, qui est français d'origine sino-cambodgienne, était en garde à vue, avec 9 autres, au SRPJ de Versailles. Le Royal Wok, un restaurant tout nouveau inauguré en octobre 2007, était abattu au bulldozer. La piste était présentée aux médias comme "la plus sérieuse" depuis la disparition d'Estelle en janvier 2003. Et puis ? Et puis : trois fragments d'os d'animaux.
Pendant 48 heures, les médias avaient maintenu le suspense et entretenu l'espoir des parents. Et tout se dégonflait : l'affaire était partie d'un journaliste qui avait déjà traîné le Chinois dans la boue deux mois plus tôt à la télé. Relâché sans inculpation, Alexandre Lebrun n'a pas eu droit aux excuses des policiers qui l'avaient traité de "menteur" depuis la veille. Les mêmes policiers, qui l'avaient menotté à l'aller, l'ont laissé se débrouiller pour rentrer chez lui.
Hier, l'ex-suspect n° 1 de l'affaire Estelle est à Bruxelles pour annoncer qu'avec son avocat Franck Sarfati, il réclame : 430.000 € pour calomnie et diffamation à TF1 et au journaliste M. Sifaoui qui l'a présenté comme responsable mafieux chinois; qu'il attaque le journaliste pour dénonciation calomnieuse dans l'affaire Estelle (le montant reste à déterminer); le même journaliste encore, son éditeur et VSD pour un livre d'enquête : "J'ai infiltré le milieu asiatique", 250 pages parues au Cherche Midi.
Le Chinois : "Une trentaine de policiers en civil ont débarqué (le jeudi 31 janvier) vers 12 h 30 avec un mandat pour rapt, séquestration et dissimulation de cadavre. Ils m'ont menotté dans le dos. Normal : 2 mois plus tôt, un reportage de 52 minutes sur TF1 m'avait présenté comme un chef de triade. Pour moi, le nom d'Estelle (Mouzin) évoquait un reportage que j'avais suivi à l'occasion des cinq ans de sa disparition. À l'époque, en 2003, j'habitais près de Guermantes (où Estelle a disparu en rentrant de l'école, NdlR) et nous avions un projet de restaurant dans la région."
Pour autant : aucun service d'enquête n'a jamais fait aucun lien.
Ce qui déclenche ? Alors que se préparait le reportage sur la réussite peu commune d'Alexandre Lebrun, "le réfugié parti de rien" , un ouvrier a rapporté qu'on avait exhumé des ossements dans les fondations d'un restaurant chinois. Selon Alexandre Lebrun, trois personnes ont confirmé au journaliste qu'il s'agissait de restes d'animaux. Mais le 3 janvier 2008, le SRPJ de Versailles, en charge de l'enquête Estelle, actait les dires du journaliste pour un squelette de la taille d'un enfant de 10 ans, avec de longs cheveux clairs comme ceux d'une petite fille et un morceau d'étoffe rouge (couleur du pull-over d'Estelle). "Ma garde à vue avait été prolongée. Au dépôt, en cellule, à 3 h du matin, j'ai pensé à Outreau. J'étais parti pour combien d'années si personne n'arrêtait la machine."
Le ministère français de la Justice s'est engagé à reconstruire le Royal Wok, qui est à terre. "Je ne leur en veux pas : les policiers devaient vérifier. Mais c'était possible de procéder autrement. Avant de déclencher l'artillerie lourde, il aurait suffi de me confronter au journaliste. J'ai demandé cette confrontation qui n'a été organisée qu'au deuxième jour, à la fin de la garde à vue."
Pas un moment, dit Alexandre Lebrun, le journaliste ne l'a fixé dans les yeux. Une heure après, le Chinois était libre. Lebrun, qui a quatre enfants, pense aux parents d'Estelle. Il s'interdit de les rencontrer. Mais leur adresse ce message. Il est désolé. Il n'a rien à voir dans la disparition de leur fille. Il s'attriste de l'image donnée de la communauté chinoise. Pour Lebrun, on a manipulé, on a joué avec un fait divers - et quel fait divers : la disparition d'une enfant - dans un but autre. Il sait qu'alors qu'il se trouvait en garde à vue, le père d'Estelle calmait les médias en rappelant une évidence : avant de parler, il souhaitait vérifier d'abord ce que cette piste avait de si sérieux.
Gilbert Dupont
© La Dernière Heure 2008
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