L’ album posthume de l’abbé Pierre
(21/12/2009)
© ABACA
Pourquoi vivre ? , douze morceaux de slam coécrits par l’homme de l’appel de 1954
BRUXELLES Ensemble, ils ont réalisé l’album Pourquoi vivre ? L’abbé Pierre avait 83 ans, Dominique Villemot 29. Ils se retrouvaient pratiquement toutes les semaines. C’était en 1995. Au bout de quelques rencontres, ils ont décidé de réaliser cet album. Quatre ans de travail. Aujourd’hui, trois ans après la mort de l’abbé Pierre, l’album voit le jour. Douze chansons dans lesquelles l’abbé Pierre slame ses propres textes. Rencontre avec Dominique Villemot.
Comment avez-vous rencontré l’abbé Pierre ?
“Une amie a eu un accident grave. Via un conseil donné par Simone Veil, une grande amie de l’abbé Pierre, je suis allé le voir.”
Vous le connaissiez ?
“Non. Je connaissais évidemment ses combats pour les plus démunis. Quand j’étais gamin, j’étais allé chercher avec ma mère de petites choses pour vivre, à Emmaüs. Là, ils vendaient des objets de récupération. J’ai donc été le voir à Alfortville en 1995.”
Comment s’est passé votre premier contact ?
“Nous avons parlé 30 minutes. Le courant est très bien passé. Je dirai même qu’il s’est passé quelque chose, entre nous, de fort. Il m’a souhaité la bienvenue, m’a serré la main et nous avons entamé une conversation des plus positives. Vous savez, le courant est tellement bien passé entre nous qu’il m’a raccompagné en me disant : Si tu veux, on se voit la semaine prochaine. Voilà comment a commencé notre histoire.”
Quelles étaient ses habitudes avec vous ?
“Nous avions une heure bien précise, après sa sieste. Il était à l’écoute de tout. Il lisait le journal tous les jours. Par contre, il n’était pas très télévision. Je me souviens d’un jour : il avait vu des images de la guerre en Yougoslavie. Et, à plus de 80 ans, deux semaines plus tard, il y avait créé deux Emmaüs. Il n’était pas du tout nostalgique. Il était bel et bien de notre époque. Je ne l’ai jamais vu en déprime.”
Comment est né cet album ?
“L’idée est venue après quelques visites. Il était impressionnant à écouter. Impressionnant de réalisme. Impressionnant dans sa vision. Là, je me suis dit qu’il fallait que les gens entendent ses messages. De plus, il avait écrit des textes aux paroles très fortes. Des messages pour la génération future. Donc, je voulais que les jeunes connaissent ses discours et puissent avoir une réflexion. J’ai commencé à chercher quel était le meilleur moyen pour que ses textes restent à jamais et soient entendus.”
Comment avez-vous travaillé ?
“Nous étions seuls. Je travaillais la musique chez moi. En fait, comme je vous l’ai dit, j’avais démarré sur un préprojet avec quelques petites phrases à lui. Ensuite, je lui ai fait écouter. Là, il m’a dit : L’idéal serait de reprendre, en entier, les discours que j’adresse aux jeunes. C’est lui qui a trouvé le titre de l’album. À ses yeux, le titre avait un double sens. La question comme la réponse étaient positives, afin d’expliquer pourquoi nous sommes sur terre. Vous avez remarqué le lettré de la pochette de l’album. Je voulais rester dans l’authentique. Il aimait bien écrire avec sa machine à écrire, qui se trouvait sur son bureau. Le titre est écrit avec cette machine. Il m’avouait parfois n’avoir plus la force d’écrire à la main.”
Vous étiez en face d’une légende, mais aussi d’un homme fatigué ?
“Pas fatigué, mais il avait beaucoup donné. Il était aussi malade. Pourtant, il restait à l’écoute du monde.”
Selon vous, il était déçu de voir le monde devenir de plus en plus violent ?
“Honnêtement, il était assez étrange à mes yeux par moments. L’abbé Pierre restait toujours très positif. C’est vrai qu’il était très déçu par l’humanité, mais en même temps il trouvait qu’il y avait un fond de bonté en l’homme. Il misait beaucoup là-dessus. Sur la violence, sa vision était : quand quelque chose est intolérable, on n’est pas obligé de le supporter ! Il ne faut pas oublier que l’abbé Pierre est un homme qui a fait de la résistance.”
Reprochait-il quelque chose aux jeunes ?
“Rien, sauf qu’il y avait une perte d’humanité et de réalité. Pour lui, leur plus gros défaut, c’était qu’ils ne travaillaient pas pour devenir compétents, mais pour s’enrichir.”
Il avait peur ?
“Il voulait donner des solutions possibles à cette génération à travers les textes de cet album. Il disait que cette jeunesse, en découvrant les camps de concentration, les horreurs d’avant et les génocides, ne serait pas la plus chanceuse. Mais pour lui, malgré tout, cette nouvelle génération se devait d’écouter la vie. Ainsi, elle pourrait agir, mais en prenant le bon chemin. Avant, on ignorait tout des horreurs de l’homme depuis des siècles. Donc, il n’est pas étonnant que l’être humain refasse les mêmes erreurs. L’abbé Pierre avait une espérance folle en l’homme. Il était certain qu’on trouverait des solutions.”
Interview > Ch. Cliquet
© La Dernière Heure 2009
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