Relations

Phénomène en recrudescence, le harcèlement scolaire est un ensemble d’interactions complexes, qui ne saurait se résumer à une "pauvre victime" (1) qui doit être protégée et un "méchant agresseur" à punir, à exclure !


Le harcèlement scolaire est un phénomène multiforme et insidieux qui échappe facilement à la vigilance des adultes . Quand il n’est pas nié, banalisé, minimisé par les institutions scolaires...

Victimes et agresseurs ont en commun des vulnérabilités psychiques. Si l’estime de soi de l’enfant harcelé s’érode avec les humiliations, les injures, les moqueries, les coups… la violence des agresseurs a pour fonction de réparer leurs blessures. Ces enfants souffrent, en effet, de failles narcissiques profondes. La violence leur permet d’évacuer l’autre de la relation et de se dégager de ce que la victime représente.

Le harcèlement scolaire n’est pas cantonné dans les écoles à discrimination positive et les quartiers sensibles. Il concerne tous les établissements scolaires. Il s’installe et se développe lorsque les adultes ne posent pas de limites claires à la toute-puissance de l’enfant et lorsqu’ils hésitent à sanctionner ( 2) les écarts à la règle.


Qui sont ces enfants, ces adolescents qui harcèlent leurs condisciples et quelles sont leurs motivations ?

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Pour faire le point sur la motivation des harceleurs, je reprends la typologie de Hélène Romano ( 3).

Les harceleurs suiveurs : Ils n’ont pas de statut particulier dans la classe et se fondent dans la masse. Leur estime d’eux-mêmes est dépendante du regard des autres et donc instable. Ils ne sont généralement pas à l’initiative du harcèlement, ce sont des spectateurs « bon public » qui gloussent de l’infortune d’un camarade comme ils rigoleraient devant un bêtisier de fin d’année. Ils sont motivés par l’appartenance au groupe, être « populaire », ils vont harceler pour prouver leur valeur personnelle au clan, par peur d’être rejetés.

Les harcelés-harceleurs : Ils représentent une minorité des élèves concernés par le harcèlement. Je les retrouve fréquemment en consultation, ils sont perdus, ils écopent d’une double peine sans comprendre leur comportement et sans comprendre la sanction.

Ils n’ont pas de motivation, ils agissent par réflexe dans une logique de compulsion. Leur violence s’exerce sur l’un de leurs agresseurs dans un moment de faiblesse, sur les plus jeunes de la fratrie ou de l’école.

Les leaders : Ils ont une image d’eux positive et leur agressivité cache leurs failles narcissiques. Leur motivation est d’assujettir l’autre. Ils doivent dominer pour ne pas paraître faibles. Leur intention est de faire souffrir, de nuire dans le but d’annihiler, contrôler la victime qui est vécue comme dangereuse pour eux. La violence est leur seule stratégie face à la frustration. Ils peuvent être qualifiés d’élèves sans problème, voire de bons élèves. Dans ces cas-là, ils/elles manipuleront les adultes de façon à légitimer, par le comportement « bizarre » de la victime, leurs agressions. Certains enseignants, ainsi manipulés, entretiennent et cautionnent le harcèlement.

Depuis quelques années, les parents des victimes de harcèlement ont pris conscience des répercussions dues au traumatisme et de la nécessité d’un suivi. Par contre, les harceleurs sont encore trop souvent stigmatisés comme “ des enfants à problèmes” sans que l’on prenne en compte la fonction utile de leurs comportements ( 4) . Je vous entends, non je ne suis pas laxiste, comprendre des comportements est fondamentalement différent de cautionner ces mêmes comportements. Comprendre le pourquoi de cette violence, nous permet d’agir efficacement, ce que ne permet pas une spirale répressive seule.

Le harcèlement scolaire a des conséquences graves pour les victimes, mais contrairement aux idées reçues, il conditionne aussi l’avenir des harceleurs.


Les conséquences sur les enfants, les adolescents harceleurs

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Plus le harceleur harcèle et moins il peut faire preuve d’empathie. Pour maintenir sa sécurité psychique et son estime de soi, il n’a pas d’autre stratégie que d’agir avec violence. Il ne supporte pas la frustration, la sanction le fragilise et pour retrouver un sentiment de puissance et réparer son estime, il aura recours à la violence. Sans soutien approprié, le harceleur va s’inscrire dans une spirale de l’échec.

Les parents des enfants harceleurs n’ont pas toujours conscience des faiblesses de leur enfant et de la nécessité de les accompagner dans un travail de réassurance et d’acquisition de compétences psycho-sociales. Fréquemment, je reçois des parents fiers des “bêtises” de leur rejeton en les justifiant par le fait que “la vie est une jungle ! » Des parents qui minimisent ou nient même la gravité des faits et n’écoutent pas la souffrance qui s’exprime au travers de ces comportements.

Des études sur le long terme montrent une corrélation entre harcèlement scolaire et l’augmentation des conduites à risques : consommation de drogue et alcool. Ils sont aussi plus sensibles à la dépression et rencontrent des difficultés à développer des relations de couple et de parentalité positives : violence conjugale et recours aux châtiments corporels dans l’éducation des enfants.

Chez les harceleurs du type suiveur, on retrouve des dépressions sévères liées au sentiment de culpabilité, celles-ci mènent dans certains cas au suicide.


Comment agir ?

La prévention par l’acquisition de compétences psycho-sociales dès la maternelle est certainement celle qui donne les meilleurs résultats sur le long terme. C’est cette approche que les pays nordiques ( 5) et le Canada ont choisie. Vivre ensemble, c’est comprendre les émotions des autres et les siennes, c’est pouvoir interagir en s’affirmant dans le respect des autres, c’est accepter la/les différence(s), connaître ses forces et faiblesses sans honte, sans vantardise. La prévention ne garantit pas le zéro harcèlement, mais limite le nombre d’enfants exposés.

Dans une prise en charge a posteriori, je veille à augmenter l’empathie, à amener les harceleurs dans une réflexion sur leurs actes, leur motivation, leurs responsabilités, à prendre conscience d’eux et de leurs affects. Enfin, je les amène à trouver et expérimenter d’autres conduites socialement acceptables pour exprimer leurs ressentis.

Harcelés et harceleurs sont des enfants, des adolescents en souffrance!

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>>Notes

(1)  La victime doit être prise en charge et accompagnée mais à l’extérieur de la relation.

(2)  La sanction peut être un rappel de la règle dans un premier temps, suivi par un travail de réflexion en cas de deuxième remarque.

(3)  Hélène Romano est docteur en psychopathologie clinique-HDR, psychologue clinicienne et psychothérapeute spécialisée dans les psycho-traumatismes.

(4)  Tous les comportements d’une personne ont une utilité pour elle, dans le cas des harceleurs la fonction utile est la sauvegarde de l’estime de soi.

(5)  Vous avez sûrement vu passer des articles, des vidéos sur les cours d’empathie obligatoires au Danemark