Relations

Le harcèlement à l'école est difficile à identifier et à nommer tant il prend des formes différentes. Quels sont les bons réflexes pour prévenir et agir ? La deuxième partie de la chronique de la coach scolaire et parentale, Nathalie Vancraynest.


Jérémy a 7 ans, il vient me voir, car il est mis sous contrat à l’école. Sa maman souhaite que je l’aide à gérer ses émotions négatives et les différentes manifestations de celles-ci. Le contrat décrit Jérémy comme un garçonnet violent et colérique. La direction et les enseignants lui reprochent de taper ses camarades, ils lui demandent d’être sage et de ne pas se disputer avec les autres enfants. Sinon, il fera l’objet d’un renvoi de 3 jours.

En parlant avec lui de ce qui se passe dans son corps, dans sa tête (avant, pendant, après), nous arrivons à dégager une séquence, toujours la même qui a échappé aux adultes qui surveillent. Un petit groupe de 4 à 5 enfants lui sautent dessus, ils lui hurlent dans les oreilles et ils essayent de l’immobiliser en le comprimant au niveau de l’abdomen. Jérémy se défend, il se tortille pour libérer ses bras, il donne des coups de pieds et de talons à ses assaillants. Ceux-ci crient et selon un scénario bien rodé appellent les adultes à l’aide. Ceux-ci accourent, punissent Jérémy et la petite bande part en ricanant avec des sourires et des moqueries complices.

Jérémy m’explique que le petit groupe commence quand il arrive à l’école et le jeu se poursuit à toutes les récréations ! Et lorsque je demande à Jérémy "Te souviens-tu de quand cela a commencé ?", il m’explique que c’était chez madame Caroline* soit début de 3e maternelle.


Quel message, envoyons-nous à Jérémy et aux autres ?

© REPORTERS

La réponse n’est jamais simple dans les cas de harcèlement scolaire. Dans le cas de Jérémy, il ne comprend pas ce que l’école attend de lui (« être sage »), ni la sanction de 3 jours de renvoi, celle-ci lui apparaît comme une "récompense", il ne subira pas les moqueries et l’isolement dans lequel l’incompréhension des adultes l’a conduit.

Le message que Jérémy retient est " je suis méchant", je n’ai pas le "droit d’être en colère" et par ricochet " je dois me soumettre et accepter que l’on me maltraite".

Les adultes de l’école lui ont envoyé des messages contradictoires. De ce qu’il me dit: au début, il s’est réfugié près d’eux pour bénéficier de leur protection, ceux-ci l’ont renvoyé jouer et ne l’ont pas entendu "Ce n’est pas grave", " T’es un grand ! Arrête de pleurer », "Défends-toi !"... message paradoxal, s’il en est ! Puisque maintenant qu’il se défend, il est puni ! Vous y comprenez quelque chose vous ?

Les "enquiquineurs ou harceleurs" eux vivent dans l’impunité et même la toute-puissance puisque les interventions des adultes renforcent leur jeu.

Et puis, il y a le message "Tu n’es pas capable de te défendre" lorsque le parent, l’adulte s’interpose dans la relation entre les enfants. En s’interposant, l’adulte fige les protagonistes dans leurs rôles "victime"- "harceleur". Ils empêchent une évolution de la relation.


Comment accompagner harcelé, harceleur et témoins ?

Le meilleur accompagnement reste celui qui prévient la violence dans les groupes.

Il existe une multitude d’approches de la prévention des violences en milieu scolaire : du jeu des trois figures de Serge Tisseron, aux espaces de paroles en passant par les programmes d’éducation aux compétences psychosociales mis en place dans des pays comme le Canada, le Danemark, programme que j’anime dans les écoles. Ces programmes travaillent sur le développement de l’empathie des individus, la confiance et l’estime de soi, l’expression des émotions, la résolution de conflit sans violence…


Les enfants harcelés

Lorsque le harcèlement est avéré, il est important d’agir de façon coordonnée et conjointe, chercher la faute dans le comportement des uns et des autres n’aide pas la résolution, la prise en charge de la situation. Le harcèlement occasionne de la souffrance à différents degrés dans le groupe classe et empêche le processus d’apprentissage tant les acteurs sont préoccupés par la situation.

La priorité est d’entendre la souffrance et d’accompagner l’enfant harcelé dans la recherche d’une solution, qu’il pourra mettre en œuvre et qui modifiera la relation à long terme. La démarche n’est pas facile, ni pour l’enfant, ni pour les parents confrontés à la souffrance de leur enfant. Elle ne doit pas non plus devenir culpabilisante. Par la suite et en fonction des vulnérabilités que l’enfant harcelé aura développées, il sera important de restaurer sa confiance en lui et envers les autres, de l’aider à sortir de l’autocritique, de la culpabilisation, des préoccupations obsessionnelles de perfection, et autres comportements induits par le harcèlement.


Les enfants témoins

Les témoins éprouvent souvent de la peur, de la gêne, de la honte face aux situations de harcèlement. Ils craignent de dénoncer ou de se porter au secours de la victime et d’être à leur tour la cible des harceleurs. Ces sentiments laissent des traces importantes dans l’estime de soi des individus, certains en viennent même à être dans un tel stress qu’ils n’arrivent plus à travailler.

© REPORTERS

Les enfants harceleurs

Je reprends la distinction faite par Hélène Romano, car elle est importante dans la prise en charge du harceleur / des harceleurs.

Les suiveurs, ils harcèlent pour rester dans le groupe, sans vraiment réaliser les conséquences de leurs actes. Ils sont convaincus qu’ils ne risquent rien, qu’ils ne font pas de mal : "C’est pour rire". Leur responsabilité se dilue avec le groupe ("Je ne suis pas le seul"). Lorsqu’ils sont repérés, ils sont capables d’exprimer des regrets sincères et même de développer des troubles dus à leur sentiment de culpabilité. Il est donc important que la sanction soit réparatrice. Ils la comprendront et l’accepteront.

Lorsque le harceleur suiveur comprend la violence qu’il a imposée, lorsqu’il s’excuse sincèrement auprès de la victime cela participe à la restauration psychique de l’enfant.


Le harcelé-harceleur, victime passée et/ou présente de harcèlement qui agit dans une logique compulsive. Ils sont incapables d’exprimer des sentiments à l’égard des enfants qu’ils agressent. Ils subissent la sanction sans la comprendre, sans se plaindre et continueront à être violents. Ils ont besoin d’être entendus et accompagnés dans leur vécu d’enfant victime.

Les harceleurs « leader », ils ont un comportement physique qui suscite la crainte, parfois même sur les adultes. Ils se positionnent facilement comme victime d’injustice. Ils n’éprouvent pas de culpabilité et sont incapables de ressentir de l’empathie, ils ne supportent pas la frustration. Ils harcèlent celui qu’il envie, le plus faible pour dominer. Ils présentent une « estime d’eux » exagérément haute et très instable. Ils sont incapables d’exprimer des regrets et s’ils sont sanctionnés, ils se poseront en victimes et redoubleront de violence vis-à-vis de l’enfant harcelé pour retrouver leur position de dominant.


Pourquoi la sanction est-elle souvent inopérante et même contre-productive ?

Vous l’aurez compris, la sanction doit être maniée avec beaucoup de précaution pour ne pas aggraver la situation de l’enfant harcelé et revenir comme un boomerang dans le groupe.

Je sais, le choix entre paix et justice vous semble insupportable !

Les sanctions, si elles sont prononcées, devront être comprises par le harceleur et l’ensemble des élèves, la sanction devra être réparatrice et annoncée de façon solennelle. L’enfant sanctionné devra être accompagné pour ne pas pouvoir se mettre en situation de victime ou de héros bravant les adultes.

Porter plainte en justice est rarement la solution, il y a un risque, si la plainte n’aboutit pas que la victime ait l’impression de ne pas avoir été entendue et crue et les harceleurs en sortent renforcés, car non sanctionnés.

L’indifférence de l’adulte et la négation du vécu sont certainement les aspects les plus douloureux pour les enfants et adolescents victimes de harcèlement!


* madame Caroline étant l'Institutrice. Dans cet article les prénoms ont été modifiés.


Pour aller plus loin

- Piquet Emmanuelle, Je me défends du harcèlement, Albin Michel jeunesse, 2016

- Quartier Marie, Harcèlement à l’école, lui apprendre à s’en défendre, Eyrolles, 2016

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