Relations

Depuis quelques semaines, on en entend parler partout. Dès que le sujet est abordé sur les sites d'informations, les commentaires pleuvent. La charge mentale : deux mots pour expliquer un état de fait du couple qui confie majoritairement la gestion et la réflexion du fonctionnement familial aux femmes. Et tout le monde s'y reconnaît. Une autre façon de dénoncer le fait bien ancré qu'une femme « doit être une femme, une mère, une amante, une pro dans son boulot »...

Nous en avons parlé avec Géraldine Hennixdal, psychologue spécialisée en psychologie positive et de coaching, pour envisager les pistes d'amélioration et soulager cette charge mentale mise en bande dessinée par Emma. Une illustratrice qui, en dessinant son quotidien a souhaité mettre en lumière cette pression psychologique qui vient de tout ce qui doit être fait pour que la vie quotidienne tourne : rendez-vous chez le pédiatre, la liste des courses, lancer le lave-linge, préparer le repas à temps...

Plus de 200.000 partages plus tard, une traduction en anglais: "You should've asked", et des centaines de commentaires, souvent féminins, saluant "la justesse" du propos, la féministe se réjouit d'avoir aidé à une "libération de la parole" et "un éveil des consciences".


Le succès viral de cette bande dessinée que tout le monde se partage, vous l'expliquez comment ?

La bande dessinée d'Emma a mis un mot sur quelque chose qui existe dont on n'est pas forcément conscient tant cela fait partie du quotidien.

Soudain, une notion floue qui recouvre le fait de se sentir dépassée, d'être fatiguée, de ne jamais déconnecter, d'être énervée sur son partenaire, de ne jamais avoir de temps, d'avoir à réfléchir à plein de trucs en même temps, cette notion a un nom et est partagée par des millions de femmes. Cela fait du bien !

Comme tout nouveau concept qui est dévoilé, cela provoque un véritable engouement car on s'y retrouve. Et ça soulage de mettre des mots sur ce que l'on ressent. Avoir une définition, une plate-forme commune permet de parler de la même chose et d'ouvrir une discussion constructive.

La forme est intéressante aussi parce qu'elle se partage facilement. La bande dessinée aborde tout dans la finesse et décrypte ce que beaucoup de femmes vivent au quotidien.

Après, on verra ce que les gens vont en faire mais c'est vrai que cela peut susciter des discussions intéressantes, c'est le moment ou jamais.


Les mères et les pères célibataires ressentent-ils encore plus ce genre de poids mental ?

Je pense même qu'ils le ressentent plus parce qu'il ne peuvent même pas s'appuyer sur un partenaire pour quelques tâches ou quelques heures de répit. C'est corvée poubelle tout le temps...


La charge mentale, c'est en fait un processus de réflexion sans fin...

Oui car la charge mentale, cela va bien plus loin qu'une répartition des tâches ménagères : on parle ici de l'organisation d'une maison, d'une programmation d'une vie de famille pour que cela roule. Ce n'est pas seulement « qui fera les courses », « c'est toujours moi qui fais le repas » ; c'est un cheminement constant et presque incessant de pensées qui permet de mettre en musique la vie quotidienne : en gros ça n'est pas « qui va faire les courses » qui est épuisant mais le fait d'écrire cette liste de course pour que cela soit efficient. Et ça pour tous les domaines, tout le temps, sans relâche.

En général, ce sont les femmes qui sont responsables du « penser à » et c'est ce qui les épuise : tous ces petits moteurs constamment en action dans un coin de la tête. Tous les jours, à toutes heures, on les emmène partout avec nous, au boulot, dans les transports, même dans nos moments « à nous » en fait.


Mais alors quelles sont les pistes pour réussir à mieux canaliser cette charge mentale, à la partager ?

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D'abord y réfléchir en conscience, comprendre ce qui pèse constamment et en parler ! La communication (c'est toujours la même chose!) est le premier pas vers la résolution de problèmes ou vers l'apaisement de relations conflictuelles.

C'est évidemment constructif de dire à l'autre : « oui, chacun fait des choses dans la maison mais ça n'est pas assez pour moi parce que... » et expliquer ce qui nous taraude l'esprit. Car bien souvent, l'autre n'en a pas conscience et se défend par des « mais je t'aide ! » outrés ou des « Mais tu n'avais qu'à demander, je t'aurais aidé » fâchés.

Mais c'est là que la BD d'Emma entre en action de façon positive : c'est justement cette demande d'aide qui pèse ! On est en plein dans le noeud du problème et la BD permet de le visualiser, de comprendre très vite au sein d'un couple ce qui coince.

Bien sûr, chaque famille a un mode de fonctionnement spécifique et on ne peut pas changer du jour au lendemain tout mais partager peu à peu et mieux le flux de pensées et de réflexions qui sous-tend la vie quotidienne, c'est possible en en discutant d'une manière constructive et pragmatique.


Pratiquement, que pourrait-on conseiller ?

Une famille, ce sont des partenaires et souvent des enfants. On peut réfléchir à impliquer ceux-ci peu à peu, en leur faisant comprendre que la maison est un lieu de vie collective et que l'on est tous là pour le faire tourner. Tout le monde travaille, que ce soit à la maison ou à l'école et tout le monde peut y mettre du sien, à son degré. On ne parle pas d'aide mais de partage. Cela peut vraiment provoquer de chouettes discussions dans les familles d'aborder réunis tous ensemble la question de la charge mentale.

Pratiquement, si on peut se permettre financièrement de se faire aider au niveau ménager avec des titres-services, cela peut être utile ; faire ses courses en ligne fait gagner du temps.

Enfin, ça n'est pas inutile de répertorier tout ce dans quoi on a l'impression de se noyer dans la vie quotidienne : pourquoi ne pas faire de listes, très prosaïquement, cela permettra de mieux voir le processus qui mène à la réalisation de la tâche et pas la tâche elle-même.

Une piste d'amélioration pourrait être également que, de manière générale, nous apprenions à demander de l'aide lorsque nous en avons besoin, au lieu d'attendre que l'autre devine ce dont nous avons besoin (ce qui lui donne une chance de se tromper sur notre besoin et ce qui nous donne une occasion de plus d'être fâchée car il n'y comprend décidément rien...). La communication reste une clé essentielle.


Mais demander de l'aide n'est pas suffisant !

C'est bien ça tout le problème qui fait que cela existe et perdure depuis si longtemps finalement. Dire que l'on aide, c'est déjà reconnaître que la tâche n'est pas la nôtre, qu'elle appartient à l'autre et que l'on est « bon prince » si on aide. Là, en deux mots, on peut faire comprendre que « aider » n'est pas le mot magique ou la solution à l'allègement de cette charge mentale dévolue aux femmes.


La charge mentale, problème majoritairement féminin, doit être pris en charge à deux...

Oui, il y a des hommes qui n'aident pas assez, qui n'aident pas du tout, qui aident sans prendre en charge l'ensemble d'un procédé de A à Z. Comme il y a aussi des femmes qui aiment tout maîtriser, des femmes avec un niveau d'exigence tellement élevé qu'elles préfèrent finalement faire elles-mêmes ou encore des partenaires qui ne vivent pas au même rythme ce qui peut entretenir de l'irritation en continu, des deux côtés. Il faut savoir aussi lâcher prise pour accepter l'autre et son mode de fonctionnement. Ce qui n'est pas fait par nous-même sera fait différemment. Mais sera fait quand même.

Certaines femmes doivent apprendre à lâcher le contrôle, ce qui est loin d'être évident parce que finalement, ce « partage » des tâches s'est construit depuis l'époque des cavernes ! Et beaucoup d'hommes doivent apprendre à ne plus agir sur commande, à s'autonomiser et à être moins déconnectés des réalités quotidiennes.

Profitons de cet élan autour de cette BD, de ce concept pour parler.