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Rencontre avec l’auteure Christel Petitcollin en marge de la sortie de son nouveau livre Pourquoi trop penser rend manipulable .


C’est une image que l’on se fait. Les gens manipulables seraient forcément bêtes et dociles, sinon ils ne se feraient pas manipuler. Mais c’est tout le contraire nous dit Christel Petitcollin dans son nouveau livre Pourquoi trop penser rend manipulable. Surprenant, mais vrai : les gens intelligents seraient en effet plus manipulables que les autres. Nous sommes allés à la rencontre de l’auteure pour en savoir plus.


Votre angle dans ce livre est que les gens intelligents, qui pensent trop, sont, contre toute attente, les plus aptes à se faire manipuler. Expliquez-nous pourquoi.

Il y a une phrase que j'ai lue sur Facebook qui résume bien le processus : « Un savant a lu plus de mille ouvrages et il doute toujours. Un intégriste n’en a lu qu’un seul, mais est persuadé de détenir la vérité ». Le doute est un corollaire de l’intelligence. Plus on est intelligent, plus on se remet en cause, plus on essaye de voir le point de vue de l’autre, de trouver des solutions.

Face à un manipulateur qui est de mauvaise foi, qui ment, qui se contredit, finalement plus on essaye de comprendre, plus on se fait entortiller dans son piège. C’est comme s’il valait mieux être un intégriste qui lui dit : « Non, tu mens. Tu dis n’importe quoi ! »

Ces gens qui « surréflechissent », vous les appelez les « surefficients » dans votre livre. Finalement, est-ce que le manipulateur les choisit ? Ou est-ce que ce sont les « surefficients » qui sont attirés par lui ?

Le manipulateur est à la recherche de quelqu’un de très énergique et de bienveillant pour se faire prendre en charge. Et les « surefficients », ayant besoin d’être utiles et de sauver le monde, vont aussi choisir le manipulateur en le croyant malheureux et ayant besoin d’être réparé. Ils ont cette complémentarité. L’un a besoin d’une pile électrique pour brancher ses batteries, l’autre d’un vilain petit canard à sauver.

Déjà en 1989, Alberto Eiguer, en publiant Le Pervers narcissique et son complice, considérait que le complice en question n’était personne d’autre que la victime. « Inconsciemment, elle joue son jeu », disait-il. Qu’en pensez-vous ?

Tant que la victime ne comprend pas les mécanismes de la manipulation mentale, elle est piégée et elle tourne en rond dans son problème. À partir du moment où elle commence à voir la situation, elle devient coresponsable. Si elle passe outre pour rester dans son rêve, elle devient effectivement « complice ».

© PEXELS

Comment se défendre de la manipulation ? Quelles sont les clés que vous donnez dans votre livre ?

D’abord, il faut prendre suffisamment de recul pour reconnaître le piège. Pour cela, il faut connaître les techniques de manipulation pour réaliser qu’on est dans ce cas de figure.

La manipulation a trois clés. Le doute, la peur et la culpabilité. À partir du moment où l’on se sent dans le flou, angoissé et coupable, on peut déjà se dire qu’on est dans une phase de manipulation. Avec ce recul, on a déjà fait 90% du travail.

Dans votre livre, vous établissez des étapes. Il s’agit donc d’un processus ?

Je recommande d’essayer de s’imaginer un de ses amis à notre place. De l’extérieur, qu’est ce que je lui dirais ? C’est comme ça que l’on voit les solutions.

Mais ce qui est dur avec la manipulation, c’est qu’il faut passer outre la séduction qui peut opérer. Devant un manipulateur, on perd ses moyens…

Il faut savoir qu’il a quatre ficelles : la séduction, la victimisation, l’intimidation et la culpabilisation. Si on ne se laisse plus séduire, c’est une ficelle de coupée. Si on ne le prend plus en pitié, une deuxième, etc. Une fois que les ficelles sont coupées, on le voit s’agiter comme un pantin désarticulé.

C’est vraiment quand on est sorti du piège qu’on voit vraiment comment il a fonctionné. Dedans, il peut être très difficile de développer cette clairvoyance.

Est-il possible d’arriver à apprécier un manipulateur au-delà de ce trait de personnalité ? Autrement dit, peut-on entretenir une relation saine, normale une fois qu’il est démasqué ?

Non. Ce sont des gens qui n’ont pas de limites, qui n’ont pas d’éthique, pas d’empathie. Par contre, on peut être amené, pour différentes raisons, à devoir collaborer avec eux. Dans ce cas, il faut se tenir à distance. Parler de la pluie et du beau temps, avoir des objectifs très cadrés, et un positionnement très ferme.

Mais ils sont fatigants. Ils cherchent sans cesse la dispute et à créer des problèmes là où il ne devrait pas y en avoir. Vous pensez avoir affaire à un adulte, mais il s’agit d’un enfant bête, mal élevé et mal cadré qui règle avec vous les problèmes qu’il n’a pas réglés avec ses parents.

Et dans la vie amoureuse ?

Vous êtes avec un vieil enfant vicieux et méchant qui vous prend pour un parent de substitution et qui vient chercher à combattre votre toute-puissance parentale avec sa toute-puissance infantile. Cela n’a rien de satisfaisant.

Quelle est la différence entre un manipulateur et un pervers narcissique ?

Ce n’est qu’un degré. Je le situe dans le niveau de maturité. Plus ils sont jeunes en âge mental, plus on retrouve le pervers narcissique. Ce que Freud appelle le stade « sadique-anal». Stade où ils peuvent être très dangereux.