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Publier des photos intimes ou sextapes d'une personne sans son consentement est un "viol de l'intime". En Belgique, que peuvent faire les victimes de telles pratiques pour se défendre ? Comment peuvent-elles s'en sortir psychologiquement ? Plusieurs experts répondent à ces questions.


Lorsqu'elles sont en couple, certaines personnes n'hésitent pas à envoyer des photos d'elles nues à leur partenaire afin de pimenter leur relation. D'autres se laissent même filmer en plein acte sexuel car, après tout, jamais leur moitié n'oserait rendre cette vidéo publique. Mais, lors d'une rupture, tout peut basculer. Leur âme soeur peut en effet se transformer en monstres et, pour se venger, publier ces photos et vidéos privées sur Internet sans leur consentement. Ces individus dupés sont alors victimes de ce que l'on appelle le revenge porn. Une pratique rendue facile d'accès à n'importe qui disposant d'une connexion internet. Et, malheureusement, dans le monde tentaculaire du web, rien ne disparaît vraiment jamais. En très peu de temps, les sites se partagent ces contenus qui se retrouvent sur des dizaines de sources différentes, à la vue de tout un chacun, laissant la victime complètement impuissante.

Aux Etats-Unis, ce phénomène a pris tellement d'ampleur que des sites de soutien aux victimes de revenge porn ont fait leur apparition. Le but? Montrer que les victimes – 90% de femmes et 10% d'hommes - ne sont pas seules et, surtout, leur permettre de raconter leur histoire, comme l'a fait cette demoiselle sous couvert d'anonymat au site EndRevengePorn.com.

"Quand j'ai quitté mon fiancé, il a publié toutes les photos et vidéos intimes qu'il avait de moi sur des sites pornos et les a envoyées à certains de mes camarades de classe. Il l'a fait, même si j'étais encore mineure à l'époque des clichés. Il a également mis en ligne mon numéro de téléphone et mon adresse e-mail. Il a contacté de parfait inconnus en joignant les photos et en se faisant passer pour moi. J'ai alors commencé à recevoir des appels étranges de gens qui voulaient me rencontrer. J'ai demandé aux sites de retirer les photos mais je n'ai jamais eu de réponse de la plupart d'entre eux. J'ai été humiliée. Aujourd'hui, j'ai peur de parler aux gens sur internet. J'ai même eu des problèmes avec mon mari à cause de ça. Je fais toujours des cauchemars. Je me sens honteuse. J'aimerais tellement revenir en arrière..."

Des conséquences dramatiques

Avec le temps, ces photos peuvent se perdre dans la masse mais, à n'importe quel moment, elles sont susceptibles de resurgir. Une véritable épée de Damoclès au-dessus de la tête des victimes. Chrissy Chambers, une jeune Américaine de 24 ans qui connaît un gros succès sur Youtube avec sa partenaire Bria Kam ( chants, sketches et défenses des doits LGBT - 435 000 fans et 85 millions de vues), a ainsi été rattrapée par son passé. 

"Mon ex-copain m'a filmée durant nos rapports sexuels sans mon consentement, il a ensuite posté la vidéo sur un site porno. Je l'ai appris via des commentaires laissés sur mes vidéos sur Youtube. Une jeune fille de 14 ans m'a dit qu'elle avait beaucoup de respect pour moi mais que, depuis que j'étais devenue une star du porno, elle ne pouvait plus me suivre", explique-t-elle au Guardian. A cause de ces vidéos, la jeune femme a perdu bon nombre d'abonnés et, par la même occasion, des milliers d'euros étant donné que Youtube récompense les contributeurs les plus suivis. Bien décidée à ne pas se laisser faire, elle a intenté un procès à son ex-compagnon. C'est la première fois qu'une femme lance à la fois une action civile et une procédure pénale pour revenge porn en Grande-Bretagne.



Comment se défendre?

En Belgique, les cas de revenge porn sont assez rares, mais existent. Dans de pareils cas, les victimes ne sont pas totalement démunies. "Elles peuvent revendiquer leur droit à l'oubli, c'est-à-dire qu'elles peuvent contacter les moteurs de recherche avec une liste des liens problématiques et une explication du pourquoi de la demande de désindexation", explique Etienne Wery, avocat spécialisé en droit des nouvelles technologies. Au bout de quelques semaines, le moteur de recherche pourra faire disparaître ces liens de sa base de données pour qu'ils ne soient plus trouvables aussi facilement.

"Les victimes peuvent ensuite contacter les sites sur lesquels figurent les photos pour demander à ce qu'elles soient enlevées", continue-t-il. Le sort des principaux intéressés dépend du bon vouloir de ces plate-formes, généralement spécialisées en matière de revenge porn, qui distribuent des milliers de photos sur leur page. Inutile de dire que les demandes restent toujours lettre morte.

En Belgique, la personne qui a publié des photos ou vidéos intimes de son ex peut néanmoins être poursuivi au pénal pour harcèlement. Le protagoniste risque donc une lourde amende et une peine de prison avec sursis.

Des jeux d'ados qui tournent mal

"Ce qu'on voit très souvent en Belgique, ce sont des adolescents qui envoient des photos d'eux à leur copain ou copine du moment. Une fois que la relation se termine, l'ex trouve malin de les publier sur Facebook ou sur des blogs. C'est d'autant plus problématique que les concernés sont mineurs", explique Etienne Wery. "Dans ces cas-là, il est heureusement plus facile de faire totalement disparaître les contenus car ils ne sont publiés qu'à deux ou trois endroits. Malgré tout, ces pratiques posent un vrai souci", souligne l'avocat.

Il est donc essentiel de rappeler qu'il faut éviter à tout prix d'envoyer des clichés de vous dénudé(e), même si vous connaissez très bien le destinataire.


© reporters

Comment relever la tête?

Les conséquences psychologiques sont bien entendu très lourdes. Aussitôt après la publication des photos ou sextapes, les victimes restent généralement cloîtrées chez elles en s'imaginant que tout est de leur faute. Très vite apparait un sentiment de tristesse, de colère ou de honte. "Une personne trahie a besoin de manifester sa colère. En consultation, nous ne lui conseillons évidemment pas de faire justice elle-même, mais plutôt d'exprimer sa colère de manière alternative, en tapant sur un coussin par exemple et ce, afin qu'elle puisse extérioriser ce qu'elle ressent. Parfois ces simples exercices ne suffisent pas. Le patient peut être tellement détruit qu'il pourrait même aller jusqu'à se suicider", explique Dominique Weil, psychologue et psychothérapeute.

Une telle intrusion dans leur vie intime aura bien entendu des conséquences sur le long terme, dans leurs relations futures. "Rendre publique une photo envoyée avec amour est une forme de viol de l'intime, c'est une haute trahison. Il est évident qu'un être trahi de la sorte aura du mal à refaire confiance à ses futurs partenaires amoureux", souligne la spécialiste.

Reprendre sa vie en main

Que l'envoi de ces photos soit l'oeuvre d'un ex-petit ami mal intentionné ou d'un pirate informatique, porter plainte est toujours conseillé. "Cela amène une forme de reconnaissance du monde. Une reconnaissance que ce qui leur arrivé n'est ni bon ni normal", poursuit-elle.

Enfin, la psychologue conseille également aux personnes dupées d'éviter d'entrer dans un processus de justification. "Si elles entrent systématiquement dans une spirale de justifications, c'est comme si elles reconnaissaient être coupables de quelque chose", conclut la spécialiste qui précise toutefois que cela dépend du caractère de chacun. Publier un long message explicatif, une courte phrase ou rien du tout dépend donc de la personnalité du principal intéressé.

Si c'est bien entendu une énorme épreuve à traverser, beaucoup de victimes ont aujourd'hui rebondi. Elles sont devenues les porte-drapeaux du combat contre le revenge porn, pour le faire reconnaître comme un crime au sens légal du terme. Emma Holton, elle, a choisi de poser nue pour désexualiser son image et montrer toute l'importance du consentement dans la publication de photos intimes.