Cinéma Abel et Gordon signent un magnifique hommage à la vieillesse et à la joie de vivre avec Paris pieds nus.

Elle vient des monts enneigés du Canada, lui du plat pays détrempé par la pluie. Leur coup de foudre ne pouvait déboucher que sur du surréalisme poétique, des danses dignes de La La Land, une vision systématiquement optimiste de la vie, une société de production répondant au délicieux nom de Courage Mon Amour et sur des longs métrages qui sont à l’imagination ce que les contes de fées sont aux rêveries enfantines : magiques. Pourtant, Fiona Abel et Dominique Gordon restent très peu connus du grand public. Une injustice, tant ces deux artistes complets rendent la vie plus belle.

Paris pieds nus regorge de clins d’œil au burlesque et au cinéma muet…

"Ce que les gens ne savent pas, c’est que Chaplin ou Buster Keaton avaient derrière eux un réservoir énorme de gags, imaginés par d’autres, qu’ils ont eu la chance d’être les premiers à imprimer sur pellicule."

L’hommage à La Ruée vers l’or est quand même flagrant !

"C’est un de nos films préférés, mais on n’y a pensé que pour la scène des pieds."

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"On ne pense pas à revisiter, plutôt à inventer, et ensuite, on se rend compte que cela existait déjà (rire) . C’est logique de sortir toute l’amertume du SDF, et qu’est-ce que c’était gai de le faire lors d’un enterrement ! Les acteurs présents ne savaient pas que j’allais sortir autant d’horreurs et cela les a surpris avant de les amuser. Même si c’est stylisé, comme tous nos films, nous partons toujours du réel. Ce ne sont pas des fables édulcorées : c’est le monde vu à travers nos lunettes de clowns. Pour nous, c’est indispensable que les spectateurs puissent utiliser leur imagination. C’est courant dans la plupart des arts et ce l’était au cinéma jusqu’à la fin du muet. Maintenant, cinéma est forcément associé avec naturalisme, psychologie et dialogues. Mais il y a de la place pour tout. Le public sait que c’est un peu faux mais s’il accepte de participer, il devient notre complice dans ce conte."

Le manque de liberté laissé aux personnes âgées, c’est un thème qui vous touche particulièrement ?

"On a toujours aimé les vieux. Souvent des amateurs, car ils contrôlent moins les failles, les maladresses, et on adore ça. La vieillesse et cette détresse d’être dans un corps de vieux alors qu’on a envie de vivre comme un jeune, c’est le thème central du film. Emmanuelle Riva nous disait toujours : Moi, j’ai 14 ans dans ma tête . Les corps âgés sont beaux. Ils expriment plus de choses. Il n’y a pas que l’âge qui cabosse les gens, mais aussi les échecs, les humiliations. Et malgré tout, on se relève, on recommence, on refait les mêmes bêtises : c’est ça la vie. En fin de vie, on ne mérite pas d’être privé de liberté."

D’habitude, vos comédiens sont peu connus. Pourquoi avoir choisi Emmanuelle Riva et Pierre Richard ?

"Au départ, nous voulions une pharmacienne allemande de 90 ans, très fragile et pétillante, qu’on avait vue dans un film. Mais elle ne parle pas autre chose que l’allemand et rester un mois à Paris était impossible pour elle. On connaissait Emmanuelle Riva, mais dans un registre dramatique donc, on n’a pas pensé à elle tout de suite. Puis on nous a montré une vidéo faite aux Oscars. Elle dansait et riait. Elle avait une grâce qui nous a plu. Elle a lu le scénario et y a vu une poésie qui la touchait, car elle aimait Buster Keaton. Elle était très joyeuse et on a réécrit le rôle pour elle. Concernant Pierre Richard, on a d’abord pensé à Pierre Etaix. Parce que c’est son film, Le soupirant , qui nous a fait croire qu’on pouvait faire du cinéma. Mais sa santé était trop fragile. On n’aurait jamais osé proposer le rôle à Pierre Richard, mais un ami commun lui a donné trois phrases de description de son rôle. Il a vite dit oui, mais en précisant les trois seuls jours où il était libre ! On s’est beaucoup amusé ensemble. C’est un artiste burlesque, plus dans l’impro que nous. Il danse merveilleusement. Il faut dire qu’il avait fait Béjart à ses débuts. Et il nous a surpris en venant sur le plateau en Harley Davidson, à 85 ans ! La séquence des pieds qu’il a jouée est fantastique. Pierre Richard a tellement aimé ça qu’il nous a dit que pour le prochain film, il nous accorderait cinq jours de tournage (rire)."