Cinéma Alain Delon, le mythe vivant du cinéma français, est l’invité d’honneur du Festival International du Film Policier de Liège.

"Je suis heureux d’être ici car je ne connais pas Liège, à part être venu une fois avec ma fille au théâtre (Une journée ordinaire, NdlR), confie l’acteur, en conférence de presse, au cœur du Palais des Princes Évêques. Anouchka est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai arrêté le cinéma. Car quand on fait une tournée avec sa fille, on n’a plus envie de ne rien faire d’autre. Elle me traitait de tous les noms sur scène, je me rendais compte que c’était elle qui jouait devant moi. Après ça, on n’a plus envie de rien. C’est l’un des plus grands bonheurs de ma vie. Après, je me suis dit : Plus rien à foutre, j’arrête tout ! "

Si le monstre sacré du cinéma français admet que sa fille a "un caractère de chien comme son père, donc je la tempère (sourire) !", il admet également avoir tout arrêté "parce que je m’emmerde. Melville ( Le Samouraï ), Visconti ( Le Guépard ) et René Clément ( Plein s oleil ) ont été importants dans ma vie. C’est grâce à eux si je suis devenu ce que je suis. Et si je suis parti, c’est aussi parce qu’il n’y en a plus comme eux. Si je m’ennuie maintenant, c’est parce qu’il n’y a plus ces gens-là ! Ils avaient l’amour du cinéma, de la création, des acteurs et des actrices."

Mais vous n’allez bientôt plus vous ennuyer vu que vous allez tourner avec Patrice Leconte avec qui vous aviez déjà fait Une chance sur deux avec Belmondo…

"Exact. Je vais faire un film - ils sont en train de le remodeler - que j’ai toujours voulu faire avec lui. Je voulais le faire avec Sophie Marceau mais elle a d’autres préoccupations. Par contre, j’ai trouvé une actrice qui avait follement envie de le faire, Juliette Binoche. Une merveilleuse actrice que je n’ai jamais rencontrée. Le film se finira en novembre et je suis pratiquement sûr que ce sera le dernier film de ma carrière. Pourquoi ? Car au milieu de tout cela, j’ai été entraineur de boxe, manager et fait des combats. Et j’ai appris avec eux, que s’il y a bien une chose qu’il ne faut jamais faire, c’est le combat de trop. Et lorsqu’on associe, il ne faut pas faire le film de trop…"

De quoi parlera le film ?

"C’est une très très belle et forte histoire d’amour entre un homme sur sa fin de vie - de mon âge - et Juliette qui en a 30 de moins. C’est beau, c’est une rencontre inattendue et inespérée. Patrice l’a écrit pour moi. C’est moi avec mon caractère et mon physique. En 1996, au JT de PPDA, j’avais annoncé la fin de ma carrière avec son film Une chance sur deux . Ce sera aussi mon dernier film. Sauf si des millions de gens vont le voir, je serai bien obligé d’en refaire un autre (rires). Mais attention au combat de trop !"

Cela cache-t-il de regrets ?

"Mon plus grand regret et s’il y a bien une chose que je ne réaliserai jamais car je mourrai sûrement avant, est que je n’ai jamais joué dans un film réalisé par une femme. J’ai toujours voulu et je ne l’aurai jamais. Tant pis. J’aimerais tourner avec la Belge Cécile De France aussi, je l’aime beaucoup. Elle est belle, c’est une femme qui me plaît."

Les femmes auront toujours fait partie de votre vie…

"Sans paraître prétentieux, j’ai eu une vie extraordinaire. Au départ, je n’étais pas du tout fait pour le cinéma. Venant d’où je viens, je n’étais pas préparé. Mes parents ont divorcé quand j’avais 5 ans, je ne les ai jamais connus ensemble. J’ai été charcutier et j’en ai eu tellement marre que je me suis engagé dans l’armée à 17 ans, en Indochine. En revenant, je pensais devenir voyou et mourir très très vite et puis boum, le cinéma est arrivé. Ça ne me gêne pas mais un peu quand même… il y 60 ans, il paraît que j’étais beau, que les femmes me trouvaient beau. Ce sont donc les femmes qui m’ont fait faire ma carrière. Je leur dois tout. Et pour celles que j’ai aimées après, je voulais voir dans leurs yeux que j’étais le plus grand, le plus beau et le plus fort. Et si je ne les avais pas eues, je ne serais pas là ce soir avec vous, en Belgique."

Appelez-le Monsieur Delon

"J’ai toujours dit ce que je pensais, rappelle Alain Delon, en conférence de presse à l’occasion du Festival du Film Policier. Et une fois n’est pas coutume, le mythe du cinéma français impressionne par son charisme. "C’est le cinéma qui m’a sauvé la vie ! Je serais normalement mort aujourd’hui car ma vie avait pris une tout autre direction plus jeune. J’avais d’autres fréquentations, d’autres modes de vie."

S’il est seulement devenu un peu dur de la feuille ("j’ai une oreille qui n’entend plus, c’est l’âge, préparez-vous !"), qu’il accuse quelques petites pertes de mémoire ("j’oublie toujours les noms") et qu’il est préférable de l’appeler "Monsieur Delon" au risque de se faire rabrouer, l’interprète de Jules César dans Astérix aux Jeux olympiques ("Ave moi !") n’a pas fait sa diva à Liège. C’est pourtant la réputation qu’a l’acteur qui a pour habitude de parler de lui à la troisième personne.

À part un logement dans un hôtel 5 étoiles (Les Comtes de Méan), une voiture personnelle avec chauffeur (fournie par le festival) et un garde du corps collé à ses basques ("juste une photo, pas plus !"), l’acteur n’a pas demandé de mesures de sécurité particulières pour sa venue dans la Cité Ardente. "Je n’ai jamais fait quelque chose que je n’avais pas envie de faire, insiste celui qui a accepté d’être l’invité d’honneur avec bonheur. Me forcer à faire quelque chose, vous ne verrez jamais cela chez moi !"

"Depuis 60 ans, je fais l’amour à la caméra !"

"Il faut d’abord vivre avec son âge, constate Alain Delon. Moi, je suis un passéiste. Mon parcours a été tellement fabuleux. Il faut juste vivre avec son temps et son âge. J’aimerais simplement que le cinéma soit ce que j’ai toujours voulu. Mais ce sont des phénomènes de l’époque et il y a pire que le cinéma aujourd’hui : il y a l’histoire de la France ou de l’Europe. Il se passe des choses horribles qui me bouleversent et m’étranglent. Ce qui fait que je n’aurai aucune crainte, regret ni peur de partir un jour car ce n’est plus mon époque."

"Je n’ai pas vraiment envie de parler de ce qui s’est passé aux élections présidentielles car je trouve ça pathétique, et je ne suis pas le seul", a déclaré l’acteur qui n’a jamais voulu se lancer en politique. "Je n’ai aucune formation pour ça , dit-il . Un grand homme politique n’est pas forcément un grand acteur. On peut être un grand acteur sans avoir fait de l’école mais pas un grand homme politique en ayant fait le trottoir. Il faut une certaine formation et un passé. Je pourrais être un peu comme Clint Eastwood, mais me retrouver à la tête des USA comme Ronald Reagan, et même de la France, ce n’est pas mon truc !"

Il en va de même pour la musique bien qu’il ait poussé la chansonnette, avec Dalida notamment (Paroles, Paroles). "Chanter, c’était un accident, juste pour me marrer. Je ne regarde pas la télé non plus. Surtout en ce moment, souligne celui qui n’a jamais eu de problème avec son image. J’ai un rapport fabuleux avec la caméra. Depuis 60 ans, je fais l’amour avec elle ! C’est la caméra que vous regardez, pas l’actrice. Je n’ai aucun problème avec elle." Ni avec les actrices d’ailleurs dont il parle toujours avec tendresse. Il a évoqué son alchimie avec Romy Schneider : "Je ne peux plus revoir le film La Piscine car elle n’est plus là. C’était l’amour de ma jeunesse. Elle avait 18 ans et moi 21, c’est quelque chose qui reste !". Ou encore Mireille Darc : "Elle fera toujours partie de ma vie, comme Romy. C’est pour cela que j’ai souffert, récemment, car on a eu tellement peur de la perdre. On est les plus grands amants ou amis du monde et on restera amis, c’est sûr. Je suis Scorpion, c’est comme ça. Ce ne sont pas des faciles mais ils sont fidèles !"

Et après le film de Patrice Leconte, le solitaire compte retrouver ses chiens (il en a possédé 35 au total !) dans son château de la Brûlerie, à Douchy. "Les chiens, c’est ma grande folie, mon grand bonheur, conclut-il, ému. C’est mon intimité avec la Belgique, car mes chiens sont des Malinois. Et j’en suis à mon septième. Il sera le chien de ma fin de vie. J’ai 81 ans, mon chien en a deux. Et quand j’en aurai 90, il en aura 10. Je n’en reprendrai plus à cet âge. Celui-ci est donc le chien de ma fin de vie et j’en suis très heureux. La chose que je n’ai pas encore trouvée, c’est la femme de ma fin de vie !"