Cinéma Les témoignages se multiplient pour dénoncer les agressions sexuelles commises par Harvey Weinstein. Le faiseur de stars d’Hollywood est désormais cerné.

C’est une enquête bien ficelée du New York Times qui aura finalement eu raison d’un des hommes les plus puissants du cinéma, un pilier d’Hollywood. L’omertà qui depuis des années cachait les agissements sexuels du producteur Harvey Weinstein envers différentes actrices, s’est évaporée et les langues ne cessent désormais de se délier. Les témoignages se font de plus précis et glaçants, donnant à l’affaire une dimension inimaginable voici quelques jours à peine et réduisant à néant la réputation de celui qu’on surnommait L’homme aux doigts d’argent tant les films dont il s’occupait ont connu le succès : Shakespeare in Love , Le patient anglais , la trilogie du Seigneur des anneaux , Le discours d’un roi , La vie est belle , The Artist , Intouchables ou Yves Saint-Laurent pour ne citer que ceux-là.

Dans les numéros du New York Times et du New Yorker parus mardi, plusieurs actrices - et non des moindres - témoignent de ce qu’elles ont enduré de la part de celui que l’on appelait aussi L’homme aux 60 statuettes eu égard au nombre d’Oscars qu’ont remporté les films qui portent son nom. Les histoires que relatent Angelina Jolie, Gwyneth Paltrow, Rosanna Arquette, Emma de Caunes ou encore Judith Godrèche figent le sang. Le mode opératoire est quasiment toujours le même. Après un premier contact professionnel, Harvey Weinstein fixait un rendez-vous pour attirer sa proie dans sa chambre d’hôtel. Une fois seul avec elle, il commençait son cinéma : avances verbales, exhibitionnisme, attouchements… L’affaire fait d’autant plus froid dans le dos qu’il n’est plus uniquement question de harcèlement sexuel mais d’agression, voire de viol selon les accusations d’au moins trois femmes parmi lesquelles Asia Argento.

Si l’on en croit la presse américaine, plusieurs cas d’accords à l’amiable ont été conclus par le magnat d’Hollywood pour passer sous silence ses agissements. Mais, outre les témoignages, d’autres preuves viennent alourdir son dossier. Comme cet enregistrement réalisé à son insu par la police en 2015 et révélé par le New Yorker . On y entend une jeune femme refuser d’entrer dans sa chambre et le producteur déployer des trésors d’imagination et d’intimidation pour parvenir à ses fins.

Après des années de dissimulation, l’affaire a donc éclaté au grand jour. En guise de défense, le faiseur de stars et son armada d’avocats invoquent aujourd’hui une culture remontant aux années 60-70 plus permissive et le fait qu’une thérapie était en cours. On doute que ce soit suffisant pour disculper l’intéressé.

Tout-puissant voici quelques jours encore, celui qui avait le pouvoir de faire les carrières à Hollywood selon son bon vouloir connaît à présent une spectaculaire déchéance. Ses excuses et son pas de côté dans la gestion de sa société n’auront pas suffi à éteindre le brasier. Sa propre entreprise a fini par le congédier le week-end dernier pour infraction au code de la Weinstein Company.

Il a même perdu son épouse dans la tourmente. Abasourdie par les révélations, Georgina Chapman a demandé le divorce. Dans le magazine People , elle déclare : "Mon cœur est brisé à cause de toutes ces femmes qui ont énormément souffert de ces actes impardonnables" .

La prise de conscience et le mouvement déclencher par l’affaire Wenstein sont-ils susceptibles d’entraîner la mise à jour d’autres pratiques du genre ? À l’heure qu’il est, rien ne permet de l’affirmer, les accusations se concentrant sur une seule et même personnalité.

Mais d’autres langues ou victimes pourraient être amenées à sortir de l’ombre. Et pas que dans le domaine du cinéma ! Depuis des années, la chanteuse Kesha, 29 ans, accuse son producteur, Dr Lucke, 42 ans, de l’avoir droguée, violée et harcelée moralement depuis ses 18 ans. L’an dernier, la justice américaine lui ayant refusé le droit de rompre son contrat avec son producteur, la jeune femme est réduite au silence artistique depuis 2012 alors que ses deux premiers albums se sont vendus à plus de 90 millions d’exemplaires.

Les démocrates américains dans l’embarras

L’affaire Harvey Weinstein ne se cantonne pas au cinéma, elle embarrasse aussi fortement le parti démocrate américain. Parce que L’homme aux 60 statuettes était un gros leveur de fonds lors des campagnes présidentielles, en particulier celles de Barack Obama et d’Hillary Clinton. Plusieurs élus ont appelé le parti à rendre l’argent provenant du producteur. Hillary Clinton comme le couple Obama se sont déclarés choqués et écœurés par les révélations, pointant un comportement inacceptable et appelant à la condamnation de celui-ci.

Emma de Caunes : "j’étais pétrifiée"

Au moins deux actrices françaises ont eu à faire à Harvey Weinstein et à ses pratiques sexuelles criminelles. Le New Yorker cite les témoignages de Judith Godrèche et d’Emma de Caunes. Cette dernière évoque une rencontre en 2010, au Ritz, où le producteur l’a convoquée pour un rôle. Sous de faux prétextes, il l’oblige à monter dans sa chambre où il est apparu nu et en érection en sortant de sa douche avant de s’allonger sur le lit et d’expliquer que d’autres avant elle sont passées par là. "J’étais pétrifiée, explique Emma de Caunes. Mais je ne voulais pas le lui montrer car je sentais que plus je paniquais, plus il était excité. C’était comme un chasseur avec un animal sauvage." Face au refus de l’actrice, c’est finalement Harvey Weinstein qui paniquera et achètera son silence à coups de cadeaux. S’agissant de Judith Godrèche, les faits remontent au Festival de Cannes 1996. Le producteur demande à voir la comédienne - alors âgée de 24 ans - suite à l’achat des droits du film Ridicule pour les États-Unis. Se pressant contre elle, il lui réclame un massage et lui retire son pull. La jeune le repousse et parvient à s’enfuir.

Angelina Jolie

Dans son édition de mardi, le New York Times publie les témoignages de plusieurs actrices de premier plan qui ont également eu maille à partir avec Harvey Weinstein. Angelina Jolie en fait partie. "J’ai eu une mauvaise expérience avec Harvey Weinstein dans ma jeunesse, dit-elle. En conséquence de quoi j’ai décidé de ne plus jamais travailler avec lui et je mettais en garde les autres. Ce comportement, peu importe le milieu, peu importe le pays, est inacceptable."

Asia Argento : "un traumatisme horrible"

Dans le chef d’Asia Argento, la fille du réalisateur italien Dario Argento, il n’est plus question de harcèlement ou d’agression sexuelle mais bien de viol. Au New Yorker , l’actrice, réalisatrice, mannequin, DJ et chanteuse aujourd’hui âgée de 42 ans, évoque une relation sexuelle orale non consentie en 1997. "Cela ne s’arrêtait pas. C’était un cauchemar, confie-t-elle. Elle reconnaît avoir eu d’autres relations sexuelles qualifiées de consenties dans les cinq années qui ont suivi, mais affirme s’être sentie obligée de céder aux avances du producteur. Deux autres femmes prétendent aussi avoir eu des relations sexuelles forcées, dont l’actrice Lucia Evans.

La colère de Brad Pitt pour protéger Gwyneth Paltrow

C’est à 22 ans que Gwyneth Patrow est tombée entre les mains bien trop baladeuses d’Harvey Weinstein. À l’époque, le producteur lui a confié un premier rôle dans le film Emma . Il lui fixe un rendez-vous professionnel dans sa suite avant de suggérer une séance de massage. "J’étais une enfant, j’avais signé un contrat, j’étais pétrifiée" , explique l’actrice qui finira cependant par repousser les avances. Elle évoque l’incident avec son petit ami de l’époque, Brad Pitt. Furieux, celui-ci intime à Harvey Weinstein l’ordre de ne plus s’approcher de celle qu’il aime. C’est pourtant bien lui qui produira Shakespeare in Love , film qui valu à Gwyneth Paltrow l’Oscar de la meilleure actrice et qui propulsa sa carrière à l’échelle planétaire.

Hoolywood en proie à la zizanie

Entre les pros et les anti-Weinstein, qui dit vrai ?

Secret de polichinelle ou pas - la polémique enfle à ce propos outre-Atlantique - l’effroi que suscitent les témoignages à l’encontre de Harvey Weinstein fait aussi réagir plusieurs acteurs. À commencer par l’intouchable George Clooney, pourtant très proche du producteur. "C’est indéfendable, c’est le premier mot qui me vient à l’esprit. Harvey l’a admis et c’est inexcusable" , a-t-il déclaré.

Même indignation du côté de Leonardo DiCaprio pour qui il n’y a pas d’excuses pour ceux qui commentent du harcèlement ou des agressions sexuelles. "Qui que vous soyez dans le métier" , ajoute-t-il avant de saluer "le courage et la force des femmes qui sortent de l’ombre et se font entendre." Pour Charlize Theron, "les femmes qui témoignent sont héroïques et même si je n’ai pas été personnellement victime d’Harvey Weinstein, je ne peux malheureusement pas dire que je suis surprise."

L’acteur Ben Affleck y a aussi été de son mot d’indignation. Des propos qui ont provoqué la colère de l’actrice Rose McGowan qui l’accuse de mentir quand il déclare qu’il ne savait rien des comportements du producteur. "Tout le monde ne savait pas" , a déclaré Meryl Streep au Huffington Post américain.

D’autres se sont offert des râteaux monumentaux en s’exprimant sur le dossier. C’est le cas de Lindsay Lohan. Depuis Dubaï, l’actrice a publié sur Instagram plusieurs messages de soutien au fondateur de Miramax, jugeant qu’il ne lui était jamais rien arrivé alors qu’elle a tourné quelques films avec lui et qu’il était temps d’arrêter le lynchage. Des propos qui ne seront restés que quelques secondes en ligne. Assez cependant pour être épinglés par le site Buzzfeed.

Celui-ci épingle aussi les déclarations de la designer Donna Karan pour qui les femmes ont été complices de leur propre harcèlement sexuel en s’habillant comme si elles n’attendaient que ça.