Cinéma Anobli par la reine d’Angleterre il y a plus de 10 ans, l’acteur Ben Kingsley se livre, sans confession, sur son passé.

On ne présente plus Ben Kingsley. Ses prestations dans Gandhi , La Liste de Schindler et Shutter Island lui ont permis, au cours de ces quarante dernières années, de décrocher le qualificatif d’acteur le plus versatile au monde.

Pour preuve, on lui demanderait demain, pour les besoins d’une production, de jouer un réverbère ou d’incarner un palmier au milieu du désert que cela n’étonnerait personne. Sir Ben, c’est aussi la classe, le perfectionnisme à son apogée, l’intelligence et un parcours de vie peu banal qui ont fait de lui une star à part. Rencontre avec un dandy anobli.

Comment voyez-vous le futur du cinéma dans les vingt prochaines années ?

"Georges Meliès imaginait en son temps qu’on voyagerait dans l’espace grâce à une espèce d’énorme pistolet qui nous projetterait vers la Lune comme une fusée. Dans un genre différent, il pensait que les avions seraient des carrosses tirés par des chevaux ailés. En d’autres termes, sa vision du futur était limitée par ses connaissances des années 1900. Je pense que nos projections collectives sur ce que va devenir le cinéma sont limitées par ce présent que nous vivons en somme aujourd’hui, alors que dans quelque mois, nous ferons peut-être une découverte extraordinaire qui changera complètement la donne et révolutionnera notre manière de raconter des histoires. La seule chose que je souhaite, c’est qu’à travers le Septième art, les gens trouvent un miroir de leurs vies et de leurs luttes. J’espère que le futur du cinéma restera proche de nous et ne se détachera pas de la réalité d’être humain."

L’un des rôles marquant de votre carrière, c’est Gandhi. Quand on vous a proposé d’incarner ce rôle, qu’est-ce qui vous a le plus surpris ?

"J’ai toujours été fasciné par son mode de vie. C’était un homme simple alors qu’il aurait pu vivre dans le confort car il venait d’une famille des plus aisées. Au lieu de ça, il a choisi la modestie, l’humilité. Nos hommes politiques devraient en prendre de la graine! Cela leur permettrait de garder les pieds sur terre. Maintenant, si des libertés artistiques ont été prises dans ce film, ce n’est pas de mon fait. Il a fallu créer une continuité dans l’histoire et pour le public, à partir d’écrits de deux journalistes. Et bien évidemment que sur 50 ans de la vie de cet homme, nous n’avons pas pu tout couvrir."

Vous êtes-vous même d’origine indienne. Pour l’état-civil vous portez le nom de Krishna Pandit Bhanji. Le dhoti ou le veshti, vous arrive-t-il d’encore le porter ?

"À de rares occasions oui ! Mon grand-père a quitté l’Inde enfant dans les années 1890, et notre famille vit en Angleterre depuis. J’ai d’ailleurs reçu un titre honorifique du gouvernement indien. Je suis un Padmashree. Je suis Shree Ben Kingsley, ce qui est un immense honneur. Je ressens une affection profonde pour l’Inde."

En 2001, vous avez été anobli par la reine d’Angleterre. Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?

"J’ai été totalement surpris de recevoir la lettre du Premier Ministre. C’est comme ça qu’on vous fait part de la nouvelle. Il s’agissait d’une belle lettre, écrite dans un langage assez unique. La phrase exacte c’est "Il a été décidé que vous devriez être honoré du titre de Chevalier" . C’est une distinction à laquelle il faut faire honneur et qu’on ne peut pas banaliser. Vu le contexte de mon enfance, de ma carrière et de mon environnement social, c’est quelque chose auquel je ne m’attendais pas du tout! À mes yeux c’était une reconnaissance extraordinaire de la part d’une langue et d’une culture que j’aime profondément."

Au niveau personnel, qu’est-ce que ça vous fait d’avoir été fait anobli par la reine ?

"Il m’a fallu déjà changer mon nom sur tous mes papiers d’identité avant d’y faire ajouter le mot Sir. Ces trois petites lettres, l’air de rien, ont un énorme impact en Angleterre. Il implique surtout un certain degré de responsabilité car vous devenez de facto, l’ambassadeur de votre pays. Traduction, vous ne pouvez débarquer à un événement majeur en tongs et avec un t-shirt vantant votre amour immodéré pour une marque de bière."

Vos compatriotes Mick Jagger et Elton John ont eux aussi été faits chevaliers mais ne souhaitent pas être appelés Sir. Vous, au contraire, on sent que vous en êtes très fier.

"Le fait d’être reconnu par mon pays me touche beaucoup. C’est comme rentrer dans une équipe olympique. D’ailleurs, aujourd’hui, quand je reçois un prix, un award, une distinction cinématographique, je me dis que c’est aussi un peu ma nation qui le reçoit."

N’y a-t-il pas là un paradoxe chez vous ? D’un côté, vous semblez cultiver la discrétion et de l’autre, comme tout acteur, je présume vous voulez que l’on vous remarque sur le grand écran ?

"Vous avez raison! Je pense que je suis devenu acteur afin de pouvoir être vu et entendu. Enfant, à l’école, je captivais toujours l’attention de mes camarades en imitant mes professeurs. J’avais le sentiment d’être l’objet de toutes les attentions et étonnement, ce bonheur enfantin d’être admiré au centre de ma classe s’est transformé en aspiration professionnelle. J’ai passé une audition pour une compagnie de théâtre quand j’avais vingt ans. Un an plus tôt, j’avais eu une révélation en voyant Ian Holm sur scène se produire à Stratford-upon-Avon dans le rôle de Richard III. Il était si flamboyant dans son costume d’époque. Ce soir-là, j’ai quitté le théâtre en étant bien déterminé à devenir acteur."

Comment gérez-vous le rejet, particulièrement constant dans le monde du cinéma ?

"Ce milieu est un champ de mines! Heureusement, il semblerait que jusqu’à présent, ce sont plutôt les réalisateurs qui me contactent pour jouer des rôles et non l’inverse. Là où c’est plus difficile pour moi, c’est quand j’envoie un script à un studio et que l’on ne me répond pas. Je trouve ça extrêmement frustrant. Aujourd’hui, les jeunes acteurs se confrontent énormément au rejet et je les plains. Il faut énormément de courage pour rester pur et intègre dans cette profession. On ne peut pas prendre un rôle simplement pour se retrouver en une des magazines ou pour être la star la plus populaire. D’après moi, les choses doivent se passer uniquement entre vous et votre public. Le reste n’est que fioriture !"

Quel est votre souvenir le plus cher que vous souhaiteriez pouvoir revivre ou réécrire ?

"C’est déjà fait ! Je redécouvre le plaisir de vivre et l’enthousiasme de mon métier à chaque fois qu’un réalisateur dit Action ."

Vous n’avez aucun regret quand vous pensez à votre passé ?

"Non, aucun. Je pense que je serais sûrement mort d’une overdose dans une chambre d’hôtel si je n’avais pas pris les chemins du Septième art. J’aurais sûrement sombré dans des lignes de coke ou de je ne sais quelle autre fumée psychédélique. Beaucoup de mes amis ont pris énormément de drogues à leur époque. Grâce à Dieu, j’ai donc loupé l’épisode psychotropes. À l’époque, j’étais trop occupé à déblatérer du Shakespeare (rires)."