Cinéma Françoise Dorléac était toujours en retard. Ce jour-là, pas question de rater son avion.

Il y eut un témoin. Roger Guiliano conduisait la voiture que venait de dépasser celle de la jeune actrice Françoise Dorléac, 25 ans. Vers la fin de l’autoroute qu’on appelait alors Estérel - Côte d’Azur, ils approchaient de la sortie n°47, celle de Villeneuve-Loubet, sur la route de l’aéroport de Nice. Il vit la Renault se rabattre et, soudainement, glisser sur la route détrempée, faire un tête-à-queue, traverser la chaussée et aller percuter violemment le poteau de béton signalant la sortie de l’autoroute. La voiture prit feu instantanément.

Roger Guiliano : "J’ai vu cette jeune femme se débattre désespérément. Elle était penchée sur la portière. Elle essayait de l’ouvrir. Mais elle était bloquée. Je voyais son regard fixé sur moi, suppliant. Un instant, j’ai voulu lui porter secours. Je n’ai rien pu faire. Alors, je suis parti alerter les pompiers."

Eux-mêmes, ils mirent plus de deux heures pour dégager le corps calciné de la carcasse de la voiture.

Une heure et demie avant l’accident, irradiante de bonheur, Françoise Dorléac se trouvait encore à Saint-Tropez, avec l’acteur Jacques Charrier, son époux, ainsi qu’un autre ami. La jeune femme venait de passer deux semaines consacrées au repos, dans le mas tropézien de sa sœur.

Catherine Deneuve l’avait quittée deux jours plus tôt et elle était partie, avec son mari, David Bailey, pour le tournage de Benjamin ou les mémoires d’un puceau , au château de Saint-Brice, dans les Charentes. Françoise était restée à Saint-Tropez à jouer avec son neveu Christian Vadim, 4 ans, fils de Catherine, avec aussi la nurse de l’enfant et quelques amis.

Ce lundi 26 juin 1967, voici juste 50 ans, il lui fallait quitter la Méditerranée. Elle devait prendre un avion à l’aéroport de Nice afin d’être présente, à Londres, à l’avant-première de la version anglaise des Demoiselles de Rochefort .

Comme toujours, lorsqu’il lui fallait aller quelque part, Françoise Dorléac était anxieuse et pressée. Cette jeune femme avait un véritable problème dans la vie : elle arrivait toujours en retard !

Ce qui lui avait régulièrement joué de vilains tours. Le réalisateur Jean-Paul Rappeneau avait raconté : "Quand j’ai préparé mon film La vie de château , j’ai longtemps hésité entre Catherine et Françoise. Si j’ai choisi Deneuve, c’est parce que sa sœur n’arrivait jamais à l’heure à nos rendez-vous…" Rappeneau connaissait l’oiseau : il avait déjà travaillé avec elle. Il avait participé au scénario de L’homme de Rio .

Ce lundi-là, en tout cas, pas question pour Françoise Dorléac de rater son avion… En début de soirée, elle ferma sa valise, prépara son chihuahua Ouah Ouah, monta au volant de la Renault 10 qu’elle avait louée.

Françoise roulait trop vite. Les gens ont rapporté que, sur cette route mouillée, elle prenait des risques et dépassait toutes les autres voitures. La dernière fois, elle s’est rabattue trop violemment. Elle perdit le contrôle de l’auto. Il était 20 heures. Au tableau de bord, le compteur resta bloqué à 110 km/h.


Celle qui avait la vocation

Catherine, elle, a commencé par hasard, entraînée dans les castings par Françoise.

Elle est morte à toute vitesse et ceux qui ont connu Françoise Dorléac diront que le trait marquant de son caractère était là : tout dans l’excès !

Peut-être est-ce le prix à payer lorsque sa petite sœur est trop jolie. Françoise défilait pour Dior, mais n’acceptait pas son visage. "Trop asymétrique ! De Catherine, on disait toujours : ‘Qu’elle est ravissante !’ De moi jamais rien. Un vrai pou dansant." Elle avait travaillé avec l’ambition de devenir la numéro un du cinéma français. C’est sa sœur qui, sans le moindre cours, l’est devenue...

Catherine Deneuve en est consciente : "Je pense que Françoise a dû souffrir à un certain moment à cause de moi…. Elle cherchait toujours à se dépasser et avait besoin de violence pour exister." Françoise Dorléac était une pile électrique, sans cesse en mouvement. "Elle était tellement moderne avec ses jeans et ses chemises blanches ouvertes."

Il y avait quatre filles dans la grande maison du boulevard des Maréchaux, dans le riche 16e. Les parents étaient, tous les deux, des comédiens, mais Maurice Dorléac, le père, était devenu directeur artistique dans un studio spécialisé dans le doublage en français des films américains. Lorsqu’il fallait une enfant, on prenait ce qu’on avait à la maison. C’est ainsi qu’à 10 ans, Françoise a fait un doublage pour le très populaire Heidi .

Ses sœurs, elles, ont été vues dans des films. Danielle, l’aînée, à 4 ans, dans L’assassinat du Père Noël , de Christian-Jacques. Catherine et Sylvie, la plus jeune, ont fait de la figuration dans Les collégiennes , d’André Hunnebelle, en 1956. Mais Catherine est formelle : il n’y avait aucune concurrence. "On s’engueulait, elle m’emmerdait, on se disputait, on se tapait très fort… Nos relations étaient extrêmement violentes et passionnées… Mais c’étaient des rapports de sœurs. Jamais des rapports d’actrices."

À 8 ans, Françoise voulait devenir nonne. Sa sœur : "Elle était très croyante. Mais très vite, elle est passé de ce désir-là à celui d’être artiste." La mère, Renée Dorléac : "Catherine a débuté par hasard. Françoise avait la vocation. Elle était la seule à l’avoir."

Lorsqu’elle fut renvoyée du lycée pour indiscipline, la jeune fille fut inscrite aux cours Raymond-Girard, puis au Conservatoire. À partir de 1958, à 16 ans, elle fait, chez papa, du doublage plus intensément. À 18 ans, ce sont ses débuts au théâtre, ce que Catherine n’a jamais fait. Mais l’expérience sera de courte durée : le cinéma va l’emporter très tôt. En 1960. À 18 ans.

Cette année-là, pour un de ses films de débutante, Les portes claquent , on lui demande si elle ne connaît pas une fille qui lui ressemble, pour être sa sœur à l’écran. Elle répond : "Ma sœur ! Ma vraie sœur." Ce seront les débuts de Catherine Deneuve.

En 1961, Françoise a un petit rôle dans un grand film, Tout l’or du monde , de René Clair, avec Bourvil et Philippe Noiret. En 1962, dans Arsène Lupin contre Arsène Lupin , elle joue avec Jean-Pierre Cassel qui devient son petit ami.

Françoise a pris son propre appartement. En face de chez ses parents ! Elle a la réputation d’être un oiseau de nuit. Elle aime les boîtes, la mode, vivre…

C’est une fille capable d’enthousiasmes excessifs et d’abattements qui le sont autant. Depuis l’adolescence, elle prenait deux douches d’eau glacée tous les jours, en disant : "C’est à 20 ans qu’on prépare ses 40 ans." Mais, à sa sœur, elle avait confiée une obsession, curieuse à son âge : "Je ne peux pas me résoudre à vieillir. J’ai la hantise de la fin. J’ai peur de la mort."


La femme de Rio

Entre 1964 et 1967 : sept films marquants; le dernier fut achevé cinq semaines avant le drame

Une carrière courte. Sept ans. Mais sept films marquants, concentrés sur les quatre dernières années, de 1964 à 1967.

L’homme de Rio C’est le film qui a changé l’image de Jean-Paul Belmondo. Auparavant, il était l’acteur fétiche des cinéastes de la Nouvelle vague (Godard, Sautet, Melville…). Tout d’un coup, le voici Bébel, icône du cinéma d’action populaire, grâce à une histoire qui puise largement dans les albums de Tintin. Françoise Dorléac, 21 ans, est, dans le film, sa fiancée. Elle le suit à Rio de Janeiro mais aussi à Brasília, métropole encore en construction. Ils tournent dans une grande ville fantôme. Tournage de mai à août 1963.

La peau douce

Tournage d’octobre à décembre 1963. De François Truffaut. Ils eurent une liaison pendant le tournage. "Avant moi, elle parlait très vite et elle avait tendance à se cacher dans ses cheveux. J’ai voulu qu’elle dégage son visage et qu’elle apprenne à parler et à jouer plus lentement."

Cul-de-sac

De Roman Polanski, qui sortait du tournage de Répulsion avec… Catherine Deneuve. C’est le premier rôle en anglais pour Françoise Dorléac. Tournage très difficile, en 1965, sur une île anglaise. Les relations de l’actrice avec son partenaire, Lionel Stander, sont très tendues et lorsqu’il doit, pour le film, la fouetter avec un ceinturon, il va réellement s’en donner à cœur joie. Pour une scène, Françoise Dorléac doit se baigner nue dans la mer. L’eau est tellement froide que l’actrice s’évanouit.

Genghiz Khan

Principal rôle féminin dans une superproduction américaine, avec - excusez du peu - Omar Sharif, James Mason, Eli Wallach, Telly Savalas et Stephen Boyd. Le tournage s’est déroulé en Yougoslavie communiste.

Passeport pour l’oubli

Françoise part à Beyrouth pour le tournage de ce film d’espionnage américain, avec David Niven. On lorgne sur le succès des James Bond

Les demoiselles de Rochefort

Film musical de Jacques Demy, avec Catherine Deneuve. Pour la première fois, les deux sœurs sont réunies en vedettes. En 1992, pour les 25 ans du film, la place située devant la gare de Rochefort a été rebaptisée place Françoise Dorléac.

Un cerveau d’un milliard de dollars

Les demoiselles de Rochefort est sorti trois mois avant la mort de Françoise Dorléac. Mais ce ne fut pas son dernier film. Elle en termina un autre en mai, en Finlande. Son partenaire, Michael Caine, s’était proposé de l’aider pour ses valises. Avant de constater qu’elle en avait emmené... dix-sept. Pour trois semaines en Finlande.


La sœur de Catherine Deneuve

Leur film à deux, Les demoiselles de Rochefort , est sorti le 8 mars 1967.

"Nous sommes sœurs jumelles Nées sous le signe des gémeaux…" C’était le thème des Demoiselles de Rochefort , chanté sur une musique de Michel Legrand, par des chanteuses professionnelles qui s’appellent Anne Germain et Claude Parent. Dans ce film, Danielle Darrieux, qui joue la mère de Françoise Dorléac et Catherine Deneuve, est la seule qui chantera de sa vraie voix. Même le pourtant chanteur Gene Kelly, celui de Singing in the rain , s’est fait doubler. Mais lui, pour des raisons techniques. Il ne disposait que de trois semaines pour ce film. Il se trouvait déjà de retour en Amérique au moment des postsynchronisations.

Quant au reste, Françoise Dorléac et Catherine Deneuve ne sont ni jumelles ni gémeaux. Françoise est née en mars 1942 et Catherine en octobre 1943.

Catherine a fait sa première apparition à l’écran à 13 ans, comme figurante, dans un groupe d’écolières, dans le film Les collégiennes . Avec aussi son autre sœur, Sylvie, qui deviendra sa secrétaire. Leur mère, Renée Dorléac : "Catherine n’était que la 25e élève au fond de la classe. Mais ils n’ont pas pu s’empêcher de faire un gros plan sur elle. Là, je me suis dit : Elle est visée ! " Sa deuxième apparition, à 17 ans, c’est Les portes claquent , où elle a été amenée par sa sœur.

Puis apparut Vadim. Catherine et lui se rencontrent en boîte, à l’Épi Club de Montparnasse. "Le coup de foudre ! Vadim m’apprit à devenir femme, à me faire une personnalité et à vivre dans le bonheur." En 1961, il a 33 ans et elle, 17 ans. Il a déjà été marié avec Brigitte Bardot et vient de se séparer d’Annette Stroyberg.

Il a un sketch à réaliser pour le film Les Parisiennes . Il y met sa nouvelle conquête dans les bras du jeune séducteur du moment, Johnny Hallyday, 18 ans. Johnny tombe fou amoureux de Deneuve. Vadim ne peut que le constater, mais la situation l’amuse et il fait recommencer plusieurs fois la scène où Johnny prend Catherine dans ses bras.

Vadim va donner une assise à la carrière de Deneuve, grâce à deux films, Et Satan conduit le bal et Le vice et la vertu avec, aussi, Annie Girardot.

Le 18 juin 1963, Deneuve et Vadim auront un fils, Christian. Mais la relation cesse après deux ans et demi : "Il n’était pas un homme de mon genre. Nos vies étaient très éloignées l’une de l’autre."

En 1964, Jacques Demy veut Catherine Deneuve pour son premier film entièrement chanté, Les parapluies de Cherbourg . Où, déjà, l’actrice est doublée dans les chansons. Le film obtient la Palme d’Or au festival de Cannes. Demy est décidé à remettre ça. Il imagine alors les sœurs jumelles des Demoiselles de Rochefort. Catherine Deneuve : "Ce film a beaucoup contribué à nous rapprocher, Françoise et moi. Il nous a permis de nous retrouver et de nous replonger dans l’atmosphère de notre adolescence. On ne se quittait pas. On faisait des bêtises, des trucs de mômes." Puis, peu de temps plus tard : "Sa disparition reste le grand drame de ma vie, la chose la plus douloureuse que j’aie vécue."

Après, Catherine a dû faire sans Françoise. Une carrière gigantesque. Trente-six films à plus d’un million d’entrées. Le dernier métro, Peau d’âne, Le sauvage, Belle de jour. Et Je vous aime où, enfin, Catherine Deneuve va réellement chanter à l’écran. Grâce à Serge Gainsbourg. Dieu est un fumeur de Havane .


Leur mère a… 105 ans !

À 73 ans, Catherine Deneuve a encore la chance d’avoir sa maman. Renée Dorléac, âgée de... 105 ans.

En 2013, à 101 ans, elle avait encore reçu un journaliste du Point qu’après l’interview, elle avait raccompagné jusqu’à l’ascenseur. Fille d’un sellier du Havre, elle est montée sur la scène du Théâtre de l’Odéon à l’âge de 7 ans en 1918. Les débuts d’une… dynastie. "Je me souviens encore de la seule réplique que j’avais à dire : ‘Ah, je ferai comme papa, je resterai garçon’. Pour moi, c’était hier. Je ne peux pas croire que j’ai dépassé 100 ans." Et quarante ans de théâtre sous le pseudonyme de Renée Simonot : "Le nom d’un artiste lyrique. M. Simonot était un ami de ma mère et il devint mon parrain dans le métier."

Renée eut quatre filles. La première, Danielle, avec un acteur, André Clariond : "M. Clariond n’était pas mon mari, il était marié, non divorcé, mais séparé de sa femme depuis longtemps. Le seul bonheur qu’il m’ait donné est un enfant. Pour le reste, il était charmant, mais on ne pouvait pas compter sur lui. Je suis partie avec ma fille dans les bras et j’ai repris ma liberté. J’ai alors repensé à ce monsieur qui me faisait la cour sans l’avouer."

Maurice Dorléac ! C’était l’aube du cinéma parlant. Au début des années 30, Renée Simonot s’était engouffrée dans ce métier nouveau : le doublage. Maurice Dorléac était directeur artistique d’un studio qui le pratiquait. Cela va devenir son métier principal. Elle prêtera sa voix à Olivia de Havilland dans La vie passionnée des sœurs Brontë ; à Judy Garland, dans Le magicien d’Oz ; à Esther Williams dans Le bal des sirènes.

Françoise Dorléac a choisi d’être comédienne sous son vrai nom. Sa sœur Catherine a préféré récupérer celui de Deneuve, qui était le nom de jeune fille de Renée Simonot devenue, par mariage, Renée Dorléac.


Chiara, dernier maillon de la dynastie

À l’automne de 1970, Roman Polanski reçoit Catherine Deneuve à dîner dans son appartement de Londres. Marcello Mastroianni était là. L’actrice française : "Pour les besoins d’un rôle, il avait la tête entièrement rasée. Je dois avouer que je ne l’avais pas reconnu. Mais le dîner fut joyeux."

Nadine Trintignant venait de soumettre à Catherine le scénario du film Ça n’arrive qu’aux autres . L’actrice proposa Mastroianni comme partenaire. "Le film terminé, Marcelo est resté dans ma vie." Pendant trois ans, ils ne vont quasiment pas tourner l’un sans l’autre. Liza, L’événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune, Touche pas à la femme blanche … Puis, en 1974 : "Notre vie commune s’est soldée par un échec. Je n’aime pas les échecs."

Il en reste une fille, Chiara Mastroianni, née le 28 mai 1972. Qu’on a vue dans 43 films et qui est aujourd’hui la compagne de Benoît Poelvoorde.