Cinéma Les frères Yannick et Jérémie Renier réalisent un premier film très personnel, un thriller psychologique noir, Carnivores.

Les studios belges vont devoir penser à investir dans les chaises de réalisateurs. C’est qu’on se bouscule derrière la caméra dans notre pays. Après les frères Dardenne et les frères Malandrin (français mais bruxellois d’adoption), voici les frères Renier. Yannick (l’aîné) et Jérémie (un prix Jean Gabin et deux Magritte sur la cheminée de l’acteur fétiche des… Dardenne) ont signé leur premier film, Carnivores, à quatre mains (pour l’écriture) et quatre yeux (pour la mise en scène). Une œuvre noire sur les relations tendues entre deux sœurs dans le milieu du cinéma. Qu’ils défendent ensemble, l’un finissant souvent la phrase de l’autre.

Deux, c’est un de trop ?

Yannick : "Le film pourrait le laisser penser. Nous sommes la démonstration du contraire, puisqu’on l’a fait à deux et qu’on en est heureux."

Jérémie : "On ne s’en cache pas, l’histoire parle d’une certaine manière de notre relation, mais on est vite parti dans le fantasme de ce qui se serait produit si on vivait mal la différence de notoriété, pour basculer dans le thriller psychologique."

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

J : "L’idée est venue après une anecdote vécue à Venise. J’ai reçu un coup de fil et Yannick a pris mes affaires. Du coup, certains ont cru que je le traitais comme un assistant. Cela nous a fait rire et on a eu envie d’en faire une comédie."

Y : "Joachim Lafosse nous a poussés à utiliser cette idée pour parler de la fratrie, de la réussite et du regard des autres. Nous avons beaucoup discuté, retravaillé par va-et-vient, et on a trouvé que le thriller se prêtait mieux à notre récit."

J : "Yannick avait envie d’écrire et moi de mettre en scène alors que rédiger me faisait peur. Mais on a pris l’écriture ensemble et on l’a prolongée à la réalisation."

C’est plus facile pour gérer un plateau ?

J : "Je me suis beaucoup inspiré des frères Dardenne pour l’écoute et le partage. Je savais que c’était très possible de bien travailler à deux."

Y : "Il faut répondre à tant de questions, la pression est si forte qu’à deux, c’était plus facile. On avait juste besoin de moments d’intimité, d’être dans notre bulle pour se mettre d’accord, et ensuite, on n’était pas pris de court."

Il reste pas mal de zones d’ombres dans le récit…

J : "On aime ce cinéma qui ne donne pas toutes les clefs, nécessite une interprétation de la part du spectateur. Même s’il est parfois perdu, les sensations et les émotions le ramènent dans le récit. Le thriller se situe dans le trajet émotionnel."

Quelles étaient vos références ?

Y : "Notre fable a été portée par des films de genre comme Take Shelter, It Follows ou Morse . Qui font l’équilibre entre le divertissement et la profondeur des sentiments humains. Mais aussi All About Eve ou What Happened To Baby Jane ? Le rythme et le choc entre les images de Tom à la ferme nous a aussi inspirés. Ou le casting de Mullholland Drive …"

Vous réglez des comptes en montrant un réalisateur tyrannique ?

J : "On en a rencontré, des comme ça. Le monde du cinéma est pétri de clichés. On a préféré en jouer, via une figure forte du cinéma fantasmé par Mona et destructeur pour Sam, qui met en exergue l’injustice de leur situation. Mona a fait des études mais c’est sa jeune sœur, avant tout spontanée, qui réussit. C’est tout l’intérêt du thriller de pouvoir triturer les codes, ce qui n’aurait pas été possible avec un film naturaliste sur le cinéma. Ici, on joue avec le rêve et le cauchemar. Sam veut une relation vraie avec sa sœur, mais Mona éprouve beaucoup plus de difficultés à exprimer ses sentiments négatifs. Elles ont un rapport presque animal, de l’ordre de la dévoration, comme le suggère le titre. Tout en restant dans la fiction, je crois qu’on ne peut pas mettre plus de choses de nous dans ce film très physique."