Cinéma Dans Brasseur et les Enfants du paradis, Alexandre fait revivre Carné, Prévert et les autres.

Il le précise d’entrée de jeu, comme pour rendre à l’auteur ce qui lui appartient : si Alexandre incarne, notamment, Pierre, son grand-père, dans Brasseur et les Enfants du paradis , c’est Daniel Colas qui en signe le texte et la mise en scène. " Ça a été un travail difficile que de réussir à m’effeuiller; à me dépouiller de ces artifices que j’imaginais autour de Pierre, pour me ramener à quelque chose de beaucoup plus sobre", dit-il. Mais l’exercice lui fut salutaire et l’acteur concède que c’est un idéal vers lequel l’on devrait tous tendre. " Surtout dans les milieux artistiques ", sourit-il. " Je pense que c’est quelque chose qu’on fait naturellement en vieillissant : on arrête de faire des détours. Plus jeune, j’écoutais mon père travailler, quand il envisageait des pistes de réflexion, des choix de rôles. La simplicité du propos et la rapidité de la vision m’avaient frappé. Les choix étaient simples, directs ."

Tout ce que vous dites sur scène, tous les mots prononcés ont été écrits pour le spectacle ou bien il y a des extraits de lettres, etc. ?

"Ce n’est pas la genèse anecdotique des Enfants du Paradis ni l’histoire de ma famille. C’est bel et bien l’histoire d’un combat, pour la liberté. D’un point de vue historique - on est en 1943 - Prévert est antimilitariste, résistant de cœur; Carné, le réalisateur, est homosexuel; Trauner et Kosma, décorateur et musicien, sont juifs hongrois. Comment vous faites pour écrire un film ensemble, en 1943 ? Non seulement, il faut pouvoir l’écrire - ils sont partis se réfugier dans une maison, dans l’arrière-pays niçois, qui occupait une position un peu stratégique, en haut d’une montagne, pour voir arriver les Allemands… - mais au-delà de ça, il faut pouvoir passer entre les mailles du filet : tout ce que vous écrivez ou tournez est cautionné par la Gestapo et la censure de Vichy."

Comment y sont-ils arrivés ?

"C’est tout le génie de Prévert. Ça fait partie des choses que je dis dans le spectacle puisque je passe d’un personnage à l’autre, de Brasseur à Carné puis Prévert. Un exemple, très concret : Arletty, qui joue Garance, au début du film, est dans une belle robe blanche, elle est légère, elle danse et passe d’homme en homme. À la fin, elle est tout en noir, elle est voilée et sous l’emprise d’un homme de pouvoir et d’argent qui est le Comte. Eh bien, c’est la France !"

Ce spectacle, c’est aussi une réflexion sur ce que chacun de nous aurait fait en pareilles circonstances. C’est nécessaire, aujourd’hui plus que jamais ?

"Je suis très content que vous me le disiez parce que c’est ça aussi qui fait la force de ce spectacle : il y a une caisse de résonance tragiquement actuelle. Puisqu’on cherche toujours à mettre à mal la liberté d’expression dont nous avons tous tellement besoin."

Vous êtes seul en scène mais vous incarnez plusieurs personnages. L’exercice est périlleux ?

"C’est difficile, je vous le dis honnêtement. Je ne suis pas dans le plaisir permanent… Le texte en lui-même n’est pas évident. Je ne suis pas en one-man-show ! Je joue une vraie partition et je suis tout seul."

Le film, au départ, aurait dû s’appeler Les funambules. C’était un très joli titre…

"Oui, c’est vrai. D’ailleurs, initialement, le spectacle devait s’appeler comme ça mais on m’a conseillé de ne pas le faire. Je n’aurais pas dû écouter. Il y a une phrase que j’aime beaucoup, qui dit ‘ Nous étions des funambules, nous marchions droit sur un fil, droit vers la lumière, sans regarder l’abîme de part et d’autre, de peur d’y basculer ’".

---> Du 12 au 16 décembre à 20 h 30 et le 17 décembre à 15 h au Centre culturel d’Auderghem. Tél. 02.660.03.03. www.ccauderghem.be


Claude, debout et en larmes

Quand le spectacle a été créé, Jacqueline Franjou, sa présidente, a donné à Alexandre Brasseur la chance de le jouer au festival de Ramatuelle. "C’était, pour moi, un moment extrêmement fort. Parce que je jouais sur le lieu de mon enfance. Pierre avait une maison non loin, ma grand-mère en avait une à Grimaud. Mon père a été élevé là-bas, j’ai été baptisé là-bas. J’avais demandé à ma femme et à mes deux enfants d’être présents dans la salle. J’avais besoin de réunir sous les étoiles tous ceux que j’aimais…" Mais de Claude, point." C’était un sujet sensible, ce spectacle, pour lui", analyse son fils. "Ce n’était pas évident pour un monsieur de son âge de voir son propre fils se glisser dans les bottes de son père. Il aurait peut-être voulu le faire lui, mais il ne l’a pas fait. Moi si. Il m’a laissé créer mon truc en solitaire, il ne s’est pas beaucoup manifesté pendant le processus créatif".

Après trois dates en trois mois, dans trois festivals, toujours pas de papa… "Et puis à la création du spectacle à Paris, au Théâtre du Petit Saint-Martin, en septembre, là, mes parents sont venus. Et mon père était le premier à se lever et à pleurer."


Pierre, génie timide et introverti

Quand Pierre, son grand-père, qui incarne Frédérick Lemaître dans Les Enfants du paradis, est décédé, Alexandre avait un an. Comment, dès lors, est-il arrivé à cerner cet homme qui faisait partie aussi intimement de sa famille mais avec lequel, au final, il n’avait jamais discuté ? "Je suis le petit-fils de mon grand-père et j’ai, je crois, laissé faire la nature. La transmission s’est faite par le sang, par l’éducation silencieuse. Pierre a transmis des choses, sans même le savoir à son fils Claude. Qui lui-même me les a transmises. Et moi, derrière, au fond, je les ai récupérées. Tout ce travail-là, je n’ai pas eu à le faire", analyse l’acteur. "Après, j’ai été fortement impacté par l’inconscient que je m’étais créé sur Pierre Brasseur… Beaucoup de gens, souvent mal intentionnés, se réclamaient de ses amis alors qu’ils n’avaient partagé avec lui qu’une bouteille de bourgogne. C’étaient juste des opportunistes, qui n’avaient jamais connu Pierre dans ce qu’il avait de plus timide, de plus sobre, de plus introverti. Car il l’était fondamentalement. Or, je m’en étais construit un personnage un peu flamboyant, un peu grandiloquent…"